Penser l'exil. Entretien avec Marie-Claire Caloz-Tschopp

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Cet article est issu du Hors-série n°66 de Philosophie magazine « Hannah Arendt. Comprendre, résister, espérer », en kiosque le 24 juillet 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Dans un monde d’États-nations, l’exilé n’a plus nulle part où aller. C’est pourquoi, analyse Marie-Claire Caloz-Tschopp, Hannah Arendt, apatride dix-huit ans durant, insiste sur la nécessité d’un système politique et de droit réellement efficient.

Pourquoi vous êtes-vous intéressée à Arendt pour penser la question de l’exil ? 

L’œuvre de Hannah Arendt mérite une place spéciale aux côtés de Platon, Aristote, Hobbes, Spinoza, Marx, Rosa Luxemburg, Kant, Nietzsche, Rawls, etc. Comment Arendt est-elle devenue une ressource philosophique avec qui un débat irremplaçable s’installe ? Elle a partagé avec des millions de personnes le « privilège épistémologique de l’exil », pour reprendre les termes d’Enzo Traverso, qui lui a donné une acuité d’analyse pour voir le monde et le vécu des sans-État, le danger de la human superfluity, et l’a menée à l’exigence du « droit d’avoir des droits ». Sa trajectoire entre l’Allemagne, l’Europe et les États-Unis résume la tragédie de millions d’exilés du XXe siècle, qu’on retrouve aujourd’hui dans des parcours inénarrables d’exil forcé, de chasse et de fuite dans un contexte planétaire qui se déplace de l’Occident vers l’Asie. Une femme juive, européenne et exilée a résisté, lutté pour sa survie, avec un point d’ancrage : comprendre. Elle écrit : « Comprendre, toutefois, ne signifie pas nier ce qui est révoltant et ne consiste pas à déduire à partir de précédents ce qui est sans précédent ; ce n’est pas expliquer des phénomènes par des analogies et des généralités telles que le choc de la réalité s’en trouve supprimé. Cela veut plutôt dire examiner et porter en toute conscience le fardeau que les événements nous ont imposé, sans nier leur existence ni accepter passivement leur poids comme si ce qui est arrivé en fait devait fatalement arriver. Comprendre, en un mot, consiste à regarder la réalité en face avec attention, sans idée préconçue, et à lui résister au besoin, quelle que soit ou qu’ait pu être cette réalité. » À partir de là, on peut résumer ainsi sa démarche, son œuvre : penser, agir, juger.

Tout part de sa propre expérience... 

Marie-Claire Caloz-Tschopp — Arendt, par sa situation d’exilée forcée pour échapper aux camps d’extermination, partage avec beaucoup d’exilés ou de sans-droits l’expérience d’une tension extrême entre liberté et déterminisme qui traverse la tradition philosophique, les savoirs. Elle n’a pas consenti au déterminisme, ni au pouvoir du totalitaire, ni aux modes. Elle a opté résolument pour la liberté. « Le sens de la politique est la liberté », voilà la base de sa réflexion dans Qu’est-ce que la politique ? Un choix de toute sa vie. En Allemagne, elle était destinée à s’insérer dans l’enseignement universitaire de la philosophie, ce qui n’a plus été possible avec les mesures nazies à l’encontre des Juifs. Elle a dû quitter l’Allemagne pour éviter une arrestation de la police secrète allemande et sauver sa vie dès 1933, à l’arrivée de Hitler au pouvoir. Elle avait alors 26 ans : « Je me suis sentie responsable. J’ai pris conscience du fait qu’on ne pouvait plus être spectateur. » Elle a fait l’expérience de la trahison des intellectuels, ce qui l’a amenée à une grande méfiance. En plus de l’alignement, voire de la collaboration de beaucoup d’intellectuels au nazisme, elle a aussi mesuré l’absence de solidarité de son entourage universitaire : « Manifestement personne ne veut savoir que l’histoire contemporaine a engendré un nouveau type d’êtres humains – ceux qui ont été envoyés dans les camps de concentration par leurs ennemis et dans les camps d’internement par leurs amis. » Elle a constaté une hostilité de beaucoup de philosophes de son temps pour la politique. « Je ne veux en aucune façon participer à cette hostilité des philosophes pour la politique… Je veux prendre en vue la politique avec des yeux purs pour ainsi dire de toute philosophie. » Elle a continué à être passionnée par la philosophie. Elle a pris le risque de « penser sans garde-fou » , comme elle disait. « J’ai toujours cru que nous devons nous mettre à penser comme si personne ne l’avait fait avant nous, puis nous mettre à apprendre de tous ceux qui ont quelque chose à enseigner », a-t-elle déclaré. Je souligne ces points car ils sont très actuels dans le monde où nous vivons. 

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