Analyse
Penseurs de terrain
(cc) Jesús León / Flickr
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Cet article est issu du numéro 2 de Philosophie magazine « 2 - juin/juil. 2006 », en kiosque le 25 mai 2006. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La philosophie ne saurait rester indifférente à ce phénomène et à cet apparent monopole de l’universel que détient désormais le football. En jouant avec les classiques, nous offrons ici des pistes pour porter un autre regard sur les matchs.
Emmanuel Kant, le libero des facultés
Kant, dans sa Critique de la faculté de juger, explique que l’œuvre d’art nous permet d’exercer nos facultés librement. Le beau n’est ni le vrai, ni le juste, ni l’agréable ; ne reposant ainsi ni sur des concepts, ni sur des principes moraux (voir encadré La main de Dieu), ni sur des sensations, le plaisir esthétique est le fruit du libre jeu de nos facultés : ce qui est beau dans le beau, c’est que nous y sommes libres. D’où l’arbitraire passionné de tout commentaire esthétique – les commentaires d’après match, de la même manière, ne peuvent que prétendre à l’universalité, privés des critères définitifs, scientifiques, qui régleraient la discussion.
Cantona, en une phrase qui vaut geste, tranche en renouant le lien entre éthique, utilité et esthétique : « Un bon but, dit-il, c’est un but important et un beau but. » Un but est bon quand il consiste en un acte complet, unissant toutes les dimensions de l’homme. Cette définition cantonienne n’est pas sans rappeler la théorie hégélienne du Grand Homme : le Grand Footballeur serait cet individu spécial seul capable d’accomplir des actes à la portée collective. Marquer un but, c’est incarner la foule. Cantona, alias « Eric the King » (voir encadré De Socrate à Socrates).
Friedrich hegel, le football à la fin de l’Histoire
Si, pour Hegel, l’Histoire est finie depuis que Napoléon a unifié le droit européen et donné naissance à l’Etat moderne en gagnant la bataille d’Iéna en 1806, alors il n’y a plus besoin de guerres. Elles ne créeront plus rien, ne résoudront plus rien (1). Autant s’en passer. L’histoire du football serait ainsi une histoire de substitution qui permettrait à la négativité de continuer à s’exprimer, et de tourner en rond dans un stade, faute de mieux. A la fin de l’histoire, pour demeurer humain, l’homme doit rester un « sujet opposé à l’objet ». D’où la nécessité d’un ballon. Et d’un adversaire pour rejouer la lutte à mort des consciences. Les affrontements entre équipes mimant les guerres entre Etats feraient revivre aux citoyens de manière inoffensive l’antagonisme originel au principe de toute société.