Peut-on mettre les meilleurs au pouvoir ?

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Cet article est issu du numéro 124 de Philosophie magazine « Avons-nous besoin des élites ? », en kiosque le 25 octobre 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

C’est une absurdité, répond le marxiste Jacques Rancière, tandis que le frondeur Michel Onfray y voit, lui, une exigence encore à réaliser.

Jacques Rancière
Non, parce que les élites sont médiocres

Tous les ans, l’angoissante question revient avec les hirondelles : le peuple a-t-il toujours confiance en ses élites ? Pourquoi a-t-il perdu cette confiance ? Comment la lui redonner ? Pourtant, la philosophie, dont la tâche est de supprimer les angoisses, a depuis longtemps résolu le problème : il n’y a pas de raison d’avoir ni de perdre confiance envers les élites, parce que les élites, à proprement parler, n’existent pas. Aristote avait déjà fait le tour de la question : le meilleur gouvernement, c’est le gouvernement des meilleurs. Malheureusement, les meilleurs constituent une catégorie sociale introuvable. Ceux que l’on nomme de ce nom, ce sont simplement les plus riches. « Élite », de fait, a deux sens. D’un côté, c’est une pure collection idéale, désignant ceux qui, plus que d’autres, se sont distingués en tel ou tel type d’activité : mathématiques, cuisine, football ou autres. Cette collection des meilleurs ne constitue pour autant aucun groupe social. Ce que l’on nomme les élites, en revanche, désigne un groupe social : ceux qui gouvernent les autres, ceux qui les exploitent et ceux qui légitiment gouvernement et exploitation. Ceux-là forment bien un groupe réel, plus exactement nommé classe dominante. Ce qui est introuvable, par contre, c’est l’excellence qui fonde leur domination. Notre pays, il est vrai, a pensé résoudre l’équation : le système des grandes écoles est censé assurer que ceux qui dominent sont ceux qui ont eu les meilleurs résultats à des épreuves d’intelligence et de savoir. Mais ceux qui ont fréquenté ces écoles le savent : les premiers du classement deviennent souvent des professeurs ordinaires ou de discrets ingénieurs, tandis que les plus médiocres embrassent la carrière du pouvoir et des honneurs. Charlie Chaplin avait, lui, fait naguère une démonstration plus cruelle à laquelle l’actualité rend toute sa force : il y a deux sortes de clowns, les bons qui deviennent artistes et les mauvais qui deviennent chefs d’État.

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