La lettre du mercredi

Peut-on vraiment changer de méthode ?

Temps de lecture : 3 min

Peut-on vraiment changer de méthode ?

Paris, le 10 septembre 2025. Le Premier ministre Sébastien Lecornu (à dr.) et son prédécesseur François Bayrou, après la cérémonie de passation de pouvoir à la résidence du Premier ministre. © Ludovic Marin, Pool Photo via AP/Sipa

« “Changement de méthode”. Ce serait la promesse portée par le nouveau Premier ministre, nommé hier. J’ai plutôt le sentiment que ça radote furieusement. Je m’explique. 

➤ Vous lisez actuellement la Lettre de la rédaction de Philosophie magazine. Pour la recevoir directement dans votre boîte mail, abonnez-vous ! Cette newsletter est quotidienne et gratuite.

“Il est temps de changer de logiciel démocratique et donc de méthode.” Ce n’est pas Sébastien Lecornu qui l’a dit mais François Bayrou, lors de sa déclaration de politique générale en janvier 2025. Le Béarnais avait fait des pieds et des mains pour obtenir Matignon, mais son concurrent était déjà pressenti pour le poste. Il aura patienté neuf mois pour l’occuper, après avoir été ministre sans discontinuer durant 8 ans. Ses proches assurent qu’il incarnera un “changement de méthode”. En fait, la formule – troquée volontiers pour changement de “logiciel” ou de “paradigme” dans les entreprises – a tout l’air d’un élément de langage et d’une rengaine. Voire d’une contradiction performative : en disant une chose (je vais tout changer), je fais le contraire (je répète ce que tous les autres ont dit avant moi).

La redite n’est cependant pas l’apanage des communicants. Dans nos vies, nous pratiquons beaucoup la répétition et plus rarement le changement. Freud désigne cette forme de névrose sous le terme de “compulsion de répétition” ou de “compulsion de destin”. Pour le psychanalyste, certains individus “donnent l’impression d’un destin qui les poursuit, d’une orientation démoniaque de leur existence […]. C’est ainsi qu’on connaît des personnes dont toutes les relations humaines vont vers la même issue”. Et il évoque par exemple ces “hommes dont toutes les amitiés s’achèvent par la trahison de l’ami”. Je me garderai d’en faire une lecture politique trop hâtive…

Mais alors, comment composer avec cet “éternel retour du même” ? Peut-on vraiment changer de méthode ? Oui, avec deux options.

  • À la Nietzsche. Mène ta vie si bien que tu puisses vouloir la revivre indéfiniment, conseille le philosophe de l’éternel retour. Il l’écrit dans le Gai Savoir (1882) : “Que serait-ce si, de jour ou de nuit, un démon te suivait une fois dans la plus solitaire de tes solitudes et te disait : ‘Cette vie, telle que tu la vis actuellement, telle que tu l’as vécue, il faudra que tu la revives encore une fois, et une quantité innombrable de fois’ […] Combien il te faudrait aimer la vie, que tu t’aimes toi-même pour ne plus désirer autre chose que cette suprême et éternelle confirmation !” Bref, aime ce qui arrive… même si ce qui arrive s’appelle Lecornu, et essaie d’aller de l’avant.
  • À la Kierkegaard. L’auteur de La Reprise (1843) distingue deux manières de recommencer. La répétition “en arrière” consiste à radoter. La répétition “en avant”, qu’il appelle la “reprise”, consiste à répéter comme les acteurs ou les musiciens, en s’amendant. “Reprise et ressouvenir sont un même mouvement, écrit le philosophe, mais en direction opposée […]. La reprise, si elle est possible, rend l’homme heureux, tandis que le ressouvenir le rend malheureux.” Barnier, Bayrou, Lecornu, un même ressouvenir politique ressassé depuis quinze mois : ne serait-il pas temps de tenter une variation dans la répétition ?

Changer : méthode. C’est, enfin, le titre d’un livre d’Édouard Louis – et qui est tout sauf un manuel de développement personnel. L’écrivain y relate plutôt une trajectoire intime faite d’une “succession d’amitiés brisées. À chaque étape de cette vie, de cette course contre moi-même, j’ai dû me séparer de personnes que j’avais aimées pour pouvoir avancer plus encore. […] Il ne me restait qu’à partir à la recherche de nouvelles personnes qui m’accueilleraient, avant que mon désir de transformation ne me propulse encore vers une autre vie, et me pousse à les abandonner à leur tour.”

Qu’en conclure ? Que le changement de méthode est moins un programme qu’une disposition. Elle fait aimer ce qui arrive chez Nietzsche et nous détourne de la tentation conservatrice chez Kierkegaard. Changer de méthode n’est, en outre, pas la recette du succès ou un changement de paradigme pour les winners. Édouard Louis le souligne : changer revient aussi à accepter de perdre. J’ai souvent joué aux dames dans l’enfance, avec mon père, longtemps syndicaliste. Il m’a appris qu’à ce jeu, il fallait pour avancer savoir reculer, voire accepter de perdre pour gagner. Une méthode pour tout débloquer ? »