Plaquer sa famille. L’enjeu est-il le même pour une femme et pour un homme ?
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 59 de Philosophie magazine « 59 - mai 2012 », en kiosque le 26 avril 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
En 1882, Paul Gauguin abandonne son métier, sa femme et ses cinq enfants, pour se consacrer à son art. Pour le philosophe américain Bernard Williams, auteur de La Fortune morale (PUF, 1994), sa réussite artistique ne peut excuser sa conduite. À sa suite, demandons-nous si un tel choix de vie a la même valeur pour les deux sexes.
Ruwen Ogien
“Oui, il n’y a rien de biologique dans la décision de devenir parents”
Ne pardonnons-nous pas plus volontiers à un génie comme Gauguin d’avoir abandonné ses enfants si, grâce à cette action, il a pu peindre ses toiles les plus belles ? Et ne sommes-nous pas plus sévères envers la « femme indigne » qui abandonne ses enfants dans les mêmes conditions ? D’abord, il n’est pas si évident que nous pardonnons à Gauguin. Et si nous avons tendance à penser que, pour une femme, ce serait différent, nous avons tort !
Commençons par le cas Gauguin… Si un homme qui prend le volant de sa voiture après avoir descendu une bouteille de vodka a la chance de rentrer chez lui sans tuer personne, son action pourrait-elle être moralement justifiée par cette sorte de bonne « fortune morale » ? Le philosophe Bernard Williams, qui est le premier à avoir réfléchi à ce concept, ne le croit pas : les conséquences importent, mais elles ne permettent pas de justifier moralement une action. Il n’en conclut pas que Gauguin n’aurait pas dû faire ce qu’il a fait. Il s’agit d’un cas dans lequel la moralité peut peut-être ne pas être considérée comme la valeur suprême. Pour Williams, Gauguin a juste eu raison de ne pas être moral !
Aurait-il dit la même chose si Gauguin avait été une femme ? Est-ce que l’expérience de la maternité ne leur confère pas une responsabilité plus grande ? Je conteste cet argument. D’abord, l’expérience de la maternité à laquelle on veut à tout prix les attacher et les identifier n’est pas la même pour la mère porteuse, la femme violée qui souhaite avorter, la femme qui accouche sous X ou celle qui adopte. Et même entre les grossesses dites « normales », l’expérience varie considérablement. Par ailleurs, si l’on accepte le principe selon lequel de ce qui « est » on ne peut pas dériver ce qui « doit être », alors du fait que les femmes ont une certaine expérience de la maternité, aucune obligation morale particulière ne s’ensuit.