La lettre du vendredi
Plutôt “printemps clair” ou “hiver profond” ? Le monde magique de la colorimétrie corporelle
Capture d’écran d’une vidéo de @GentleWhisperingASMR
« Depuis plusieurs mois, je nourris une passion féroce pour des tutoriels qui nous apprennent quelle couleur de vêtements nous va le mieux au teint, grâce à la technique dite de la “colorimétrie des douze saisons”. Superficiel ? Pas seulement. Car cette approche assez mystérieuse de l’harmonie des couleurs en dit long, je crois, sur notre rapport au monde.
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D’après la colorimétrie des saisons, chaque individu appartient à une saison bien précise et gagne à s’habiller en fonction. Comment sont déterminées ces saisons ? C’est tout le jeu de ces tutoriels. D’abord, cherchez à savoir si l’or ou l’argent vous va le mieux. Vous avez les veines bleues ? Votre “tonalité de peau” est froide, l’argent vous sied. Elles sont vertes, c’est-à-dire mêlées de doré ? Vous irradiez en or. Les personnes à la peau froide sont classées “été” ou “hiver” ; à la peau chaude, “printemps” ou “automne”. La deuxième étape consiste à éliminer l’une de ces alternatives, en observant la couleur des cheveux, des yeux, des sourcils : les tons plus lumineux sont “printemps” ou “été”, les autres “automne” ou “hiver”. Dernière étape : il existe trois sous-groupes pour chaque saison, selon le degré de contraste de votre visage. Vous obtenez au final douze nuances de saison – quatre saisons, subdivisées en trois nuances –, qui vont du printemps lumineux à l’été doux, en passant par l’automne profond ou l’hiver froid... Pour vous repérer, voici un joli schéma.
J’ai appris il y a quelque mois que j’étais un “automne chaud” – ou “true autumn”, en anglais, langue couramment utilisée pour ces “season colour analysis”. Concrètement, cela veut dire que les couleurs comme le marron clair, le vieux rose, le prune, le lie-de-vin, l’écru, l’olive, le cumin me vont mille fois mieux au teint que le magenta, l’indigo ou le noir. Depuis que je m’intéresse à ce sujet, j’en parle autour de moi et constate qu’il suscite une curiosité particulière, même chez des personnes étrangères à la mode. “Et moi, tu dirais que je suis quelle saison... ?” Pour guider un peu l’analyse, j’évoque en général des acteurs ou des actrices : Scarlett Johansson est un “printemps clair”, Robert Pattinson un “été froid”… Sans prétendre viser toujours juste, je scrute la luminosité des cheveux de mon ami.e, la couleur de ses lèvres, la pâleur de ses yeux, les rapports entre ces éléments. Quand mon verdict tombe (“Toi, tu es clairement un ‘été doux’ !”), la personne semble presque se découvrir une nouvelle identité, ce qui me ravit.
Pourquoi la colorimétrie des saisons fascine-t-elle ? J’y verrais trois grandes raisons.
- C’est ludique. Le temps d’un examen scrupuleux d’une palette de couleurs saisonnières, on se prend pour un peintre étudiant sa gamme chromatique, à la recherche des correspondances secrètes entre un vert céladon, un jaune huileux et un violet fatigué. Cet art frivole de la chromatologie évoque la composition d’un thème astral, où chaque personne serait catégorisée par un élément naturel, la superstition et le paranormal en moins : le but du jeu de l’opération reste strictement esthétique.
- C’est rassurant. Appartenir à une saison suppose d’accepter que le pigment de nos joues, les reflets de nos cheveux, l’intensité de notre iris, tous ces éléments précèdent notre personnalité. Nous sommes génétiquement conçus de manière harmonieuse avec certaines choses, sans qu’un quelconque symbolisme façonné par la société n’y adosse du sens (un “automne chaud” est le même partout sur Terre). On pourrait dire qu’il y a une dimension anti-existentialiste à cette donnée. Un savoir reposant : je n’ai pas à m’évertuer à choisir ce qui me va, je n’ai qu’à le déduire.
- C’est métaphysique. La colorimétrie saisonnière ne réduit pas pour autant notre apparence à un décor. Elle signale une manière particulière d’appartenir au monde. Comme l’écrit le philosophe Claude Romano, l’étude des couleurs dépasse la question matérielle (par exemple : le rouge est-il dans la chose ou dans ma manière de percevoir ?) pour gagner une dimension métaphysique. “La couleur est un monde : parce qu’elle possède sa propre profondeur, sa vibration et son rayonnement, son rythme, sa manière de s’adresser à nos tonalités affectives […], elle est une propriété toujours totale et, si l’on peut dire, un mode de présentation du tout lui-même” (De la couleur, 2021).
Appartenir à une saison, c’est s’assurer que nous sommes composés des mêmes éléments que le monde extérieur. Nous ne faisons pas que lui ressembler, nous sommes fondus à l’intérieur de lui. Reste une question brûlante : que faire de nos habits qui ne seraient pas en adéquation avec notre saison ? Sur ce point, la règle est claire : mieux vaut porter ce qui nous plaît que ce qui nous va ! Inutile de tout jeter, l’essentiel est que vos vêtements traduisent mieux vos “tonalités affectives” qu’un nuancier. »