Monde animal
Pour les chimpanzés aussi, c’est l’intention qui compte
Un chimpanzé regardant sa nourriture. © iStockphoto
« Les chimpanzés sont effectivement capables de faire des procès d’intention, mais ces capacités ne sont pas aussi sophistiquées que celles des humains. » C’est la conclusion étonnante d’une étude récemment parue dans la revue britannique Biology Letters, qui s’appuie sur différentes expériences. Prenez un chimpanzé, et donnez-lui un aliment de piètre qualité : il vous en voudra davantage si vous avez la possibilité de lui donner autre chose de meilleur ! Ressentiment d’un côté, indulgence de l’autre… « Il s’agit, à notre connaissance, de la première démonstration que les chimpanzés, comme les humains, évaluent le traitement social non seulement en termes de résultat […] mais aussi en ce qui concerne son histoire causale. » Un éclairage nouveau dans le champ des « théories de l’esprit » animales.
Que les singes soient capables de comprendre ou du moins d’imaginer les intentions de leurs congénères n’est pas une idée complètement nouvelle. Elle a été notamment posée par le psychologue et philosophe David Premack et le primatologue Guy Woodruff dans un article décisif de 1978, « Does the chimpanzé have a theory of mind ? » – « Les chimpanzés possèdent-ils une théorie de l’esprit ? »
Que s’agit-il, au juste, d’établir ? Les deux spécialistes l’expliquent au début de leur article : « Un individu possède une théorie de l’esprit s’il s’impute des états mentaux à lui-même et aux autres. Un système d’inférences de ce genre peut être considéré comme une théorie parce que de tels états mentaux ne sont pas directement observables, et que le système peut être utilisé pour faire des prédictions sur le comportement des autres. » Une espèce dotée d’une théorie de l’esprit est une espèce dont les membres se reconnaissent une intériorité, fait de différents états dont on peut supposer qu’ils ressemblent à ceux que nous, humains, nous imputons les uns les autres : « Le but […], la connaissance, la croyance, la pensée, le doute, la supposition, la simulation, le goût, etc. » Et aussi, donc : l’intention.
David Premack et Guy Woodruff parviennent, expériences à l’appui, à la conclusion que les chimpanzés possèdent bien une théorie de l’esprit. Une conclusion affinée au fil des années par d’autres chercheurs, y compris dans le cas d’autres espèces de singes, comme l’indique la spécialiste des animal studies Émilie Dardenne dans son Introduction aux études animales (PUF, 2020) : « Les grands singes comprennent les intentions des autres, jusqu’à prendre en compte l’ignorance d’autrui et à y remédier pour lui sauver la vie. Dans la forêt, ils crient non seulement pour partager une émotion, mais aussi pour partager leur degré de connaissance du danger. Ils prennent en compte l’état mental d’autrui, son éventuelle ignorance, et continue à crier tant que leur congénère n’aura pas fui le danger. »
Peut-on en déduire que les chimpanzés ou d’autres espèces de singes prennent en compte l’intention de leurs congénères dans leurs jugements « moraux » ? Premack et Woodruff se posent la question sans y apporter une réponse univoque. Par exemple, dans quelle mesure « l’animal peut-il faire une distinction, comparable à la nôtre, entre quelqu’un qui est coupable intentionnellement et quelqu’un qui est coupable par ignorance » ? L’étude récemment parue dans Biology Letters tendrait à le confirmer : les chimpanzés prendraient bien en compte l’intention, bonne ou mauvaise, quand ils réagissent à une action déplaisante d’un membre de leur groupe. Une preuve supplémentaire de la proximité de ces singes, nos plus proches « cousins », avec l’espèce humaine.