Grosses chaleurs

Pourquoi attend-on de crever de chaud pour s’intéresser à l’écologie ?

Temps de lecture : 4 min

Pourquoi attend-on de crever de chaud pour s’intéresser à l’écologie ?

© Immo Wegmann/Unsplash

À l’occasion des épisodes de forte chaleur de ce mois de juin, l’écologie revient aussi bien sur les plateaux TV que dans nos conversations. Pourquoi les chaleurs influencent-elles à ce point notre rapport à l’écologie ?


 

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Depuis la semaine dernière, les premières canicules ont touché l’Hexagone. Et comme à chaque épisode de canicule, l’écologie, passée sous les radars ces derniers mois, redevient une priorité – dans les médias mais aussi dans nos vies, lorsqu’on discute avec nos voisins de palier et nos proches. Ce regain d’intérêt collectif, qui peut étonner voire paraître un peu ridicule, est peut-être plus efficace qu’on le croit.

Retour aux sens

Lors des canicules, l’urgence climatique prend une forme physiologique. Elle devient manifeste. Elle s’éprouve dans la chair, à travers les poumons qui brûlent, la peau moite et le cerveau ralenti. Faire ressentir physiquement les conséquences du dérèglement climatique est au cœur de la stratégie de certains militants écologistes comme Hugo Clément, qui invite des personnalités à faire diverses expériences (chants, sport)… sous 50 degrés, dans son nouveau média « Vatika ». L’idée vise à changer la focale sur l’écologie. Au lieu de solliciter notre rationalité ou nos émotions, on passe directement par nos sens.

Dans la vie quotidienne, ces sens sont sous-sollicités. Les populations privilégiées, habituées à la climatisation et aux environnements isolés, protégées de la pluie et du froid, mobilisent peu leurs facultés sensorielles. La canicule, violente, douloureuse – parfois mortelle – est un coup d’arrêt. Elle nous oblige violemment à revenir à cet immédiat sensitif. Si ce retour au corps est douloureux, il peut être riche d’enseignements. C’est l’une des thèses sensualistes défendues par Diderot, qui estime que les sens déterminent en profondeur nos actions, notre morale et notre vision du monde. 

“Je n’ai jamais douté que l’état de nos organes et de nos sens n’ait beaucoup d’influence sur notre métaphysique et sur notre morale, et que nos idées les plus purement intellectuelles, si je puis parler ainsi, ne tiennent de fort près à la conformation de notre corps”

Denis Diderot, Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient, 1749

Notre appareil moral, à savoir notre vision du bien et du mal, dépend donc de notre corps et de nos sens. En tant qu’êtres voyants, nous voulons sauver la beauté des forêts. En tant que créatures sans fourrure, nous ressentons très fortement la chaleur et le froid sur notre peau. Nous avons donc aussi une très faible tolérance aux variations de température, ce qui a sans doute contribué à accroître notre intérêt pour l’évolution du climat. Inversement, nous sommes parfois collectivement aveugles à certains pans entiers de l’écologie. Tout ce que l’on ne voit pas – par exemple ce qui se passe dans les profondeurs de l’océan – est si éloigné de notre appareil sensoriel que nous ne parvenons pas à le saisir, à se l’approprier et à s’en soucier.

Une invitation à l’action

Nos sens façonnent notre morale, mais aussi certains de nos comportements, selon Diderot. Notre prudence, notre angoisse, notre goût pour le risque, notre indifférence, dépendent de notre appareil sensoriel. Un aveugle « qui n’aperçoit pas le danger », n’hésite pas à marcher d’un « pas ferme » lorsqu’il se trouve au bord d’un précipice. Quand on ne voit pas les particules fines que l’on respire, quand les éléments toxiques que nous ingérons deviennent imperceptibles, on devient sans le vouloir particulièrement inconscient. Tout ce qui échappe à notre appareil sensitif, tend à échapper à notre univers mental et à nos préoccupations intimes. On le prend au sérieux sur le papier, abstraitement, quand on lit les articles alarmistes sur le sujet. Mais on peine à s’en emparer dans notre chair.

Cette manière très sensualiste de définir l’être humain peut sembler un brin décourageante. Faudra-t-il attendre de suffoquer pour que nous daignions enfin nous intéresser sérieusement à l’écologie ? Pas forcément. D’abord parce que, précise Diderot, nous ne sommes pas confinés dans notre petit univers sensoriel. Tout ressenti est capable de créer des idées, de susciter des pensées. L’auteur de la Lettre sur les aveugles compare à ce titre les « fibres de nos organes » à « des cordes vibrantes ». Si l’un de mes sens est sollicité, d’autres idées vont vibrer, frémir. Nous ne sommes pas cantonnés à subir passivement nos sens – mais nous pouvons créer à partir d’eux. Les sens sont un point de départ, non une ligne d’arrivée. Cette chaleur sur mon corps, aussi difficilement supportable soit-elle, fonctionne comme une alarme : une vive invitation à agir.

Par ailleurs, nos sens ne nous enferment pas en nous-mêmes. Ils sont notre ouverture sur le monde et notre mode d’appréhension de l’autre. C’est avec l’ouïe que je peux entendre la plainte d’autrui. C’est avec mes yeux que je peux le voir pleurer. Aiguiser ses sens physiques est donc aussi une manière de cultiver son sens moral. L’aveugle, habitué à exercer son ouïe ergo son sens de l’écoute, est capable d’entendre la souffrance des « malheureux qui savent souffrir sans se plaindre », écrit Diderot. De même, « l’image de quelqu’un qui pleure » peut nous affecter durablement comme si nous étions nous-mêmes le pleureur. Voir un autre être sensible nous pousse à être nous-mêmes sensibles. C’est la raison pour laquelle les rapports du Giec seront toujours moins efficaces que la vision immédiate d’un être qui souffre – par exemple, qui suffoque de chaud.

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