Promesse de la naissance. Rencontre avec Clarisse Picard

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Cet article est issu du Hors-série n°66 de Philosophie magazine « Hannah Arendt. Comprendre, résister, espérer », en kiosque le 24 juillet 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

« Le miracle qui sauve le monde [...] de la ruine normale, “naturelle”, c’est finalement le fait de la natalité » : la philosophe Clarisse Picard tire le fil de cette célèbre citation afin de comprendre pourquoi, selon Arendt, seule la venue au monde de nouveaux êtres humains « peut octroyer aux affaires humaines la foi et l’espérance ».

Alors que les débats entre natalistes et antinatalistes refont surface dans un contexte de crises multiples – écologiques, sociales, existentielles –, la pensée de Hannah Arendt sur la naissance offre une perspective radicalement autre. Loin d’une prise de position démographique, elle en fait une clé d’intelligibilité de l’existence humaine, du politique et de la liberté. Le thème de la natalité traverse en effet l’ensemble de son œuvre, depuis sa thèse baptisée Le Concept d’amour chez Augustin (1929) jusqu’à La Vie de l’esprit (1978). Dans ses premiers écrits, Arendt ne parle pas encore de la natalité (Natalität), mais elle en pose les bases en retenant chez Augustin l’idée que l’homme est un commencement (Initium) créé pour qu’il y ait du nouveau dans le monde. Elle articule cette idée à celle de nouvelle créature (nova creatura), fruit de la conversion qui est une nouvelle naissance. Ces deux versants de la naissance seront repris dans une perspective séculière et politique, faisant de la natalité la condition fondamentale de l’être humain par sa naissance et de son devenir par ses activités transformatrices. 

Voici les deux dimensions indissociables de la naissance : celle, naturelle, de la venue au monde et celle, politique, de l’entrée dans la parole et l’action.
 

Dans Condition de l’homme moderne (1958), Arendt distingue trois activités fondamentales : le travail, qui assure la survie de l’individu et de l’espèce ; l’œuvre, qui donne forme et durée à un monde commun ; et l’action, qui permet de faire surgir quelque chose de nouveau au cœur de l’histoire. Ces trois dimensions sont liées à la condition la plus générale de l’existence humaine de la vie et de la mort, et donc de la natalité et de la mortalité. Mais c’est l’action qui, selon elle, entretient le lien le plus étroit avec la condition humaine de la natalité. C’est en agissant dans le monde que l’homme actualise cette faculté inhérente à sa naissance d’entreprendre du neuf, de faire advenir quelque chose d’inédit. L’action se distingue des autres activités en ce qu’elle relie les hommes directement entre eux, sans l’intermédiaire des objets ni de la matière. Elle repose sur la pluralité humaine, c’est-à-dire sur le fait que ce n’est pas l’homme abstrait, mais des femmes et des hommes concrets qui vivent sur Terre et habitent le monde. Natalité et pluralité sont les deux conditions premières de l’action humaine : en raison de notre commune appartenance à l’humanité et de notre irréductible singularité, l’action humaine est non seulement possible, mais nécessaire pour que nous puissions habiter ensemble un monde commun. Au sein de cette pluralité, Arendt relie donc cette capacité à initier quelque chose de nouveau à la naissance : « Le miracle qui sauve le monde, le domaine des affaires humaines, de la ruine normale, “naturelle”, c’est finalement le fait de la natalité, dans lequel s’enracine ontologiquement la faculté d’agir. En d’autres termes, c’est la naissance d’hommes nouveaux, le fait qu’ils commencent à nouveau l’action dont ils sont capables par droit de naissance. » L’on retrouve ici les deux dimensions indissociables de la naissance : celle, naturelle, de la venue au monde et celle, politique, de l’entrée dans la parole et l’action. Cette capacité à innover est elle-même intrinsèquement liée à la liberté : la liberté n’est pas une essence, mais une expérience vécue dans et par l’action. C’est pourquoi ce qui se manifeste dans l’action n’est pas un objet ou un résultat, mais un qui : la personne qui prend la parole et agit dans l’espace public naît à elle-même en tant que singularité agissante et, par ce commencement même, fait l’expérience de la liberté. Du fait de la pluralité, ce commencement nouveau est en même temps le commencement de nouvelles relations aux autres : il est toujours une co-naissance avec les autres et avec le monde commun que nous habitons. Agir, c’est donc naître à soi-même et permettre aux autres de naître à nouveau. 

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