La lettre du lundi
Quand on aime quelqu’un, on l’aime toujours… Vraiment ?
Maria Casarès aux côtés d’Albert Camus pour la pièce “État de siège” à Paris, 1948 (détail). © René Saint-Paul/Bridgeman Images. Tous droits réservés 2025
« En découvrant cette affirmation de l’actrice Maria Casarès, j’ai d’abord cherché à comprendre ce qu’elle avait signifié dans son histoire d’amour avec Albert Camus. Mais je n’ai pas pu m’empêcher, ensuite, de me demander si elle avait un sens au-delà de cette passion hors du commun. Est-il vrai qu’on aime pour toujours celle ou celui qu’on a aimé(e) un temps ? Et si quelque chose demeure, qu’est-ce que l’on continue à aimer, par-delà la séparation ? L’autre, tel qu’il continue d’exister ? Ce qu’il a été pour nous ? Ce qui a eu lieu entre nous ?
➤ Vous lisez actuellement la Lettre de la rédaction de Philosophie magazine. Pour la recevoir directement dans votre boîte mail, abonnez-vous ! Cette newsletter est quotidienne et gratuite.
C’est lors d’un passage à Apostrophes, l’émission de Bernard Pivot, où elle était invitée pour la sortie de son autobiographie, Résidente privilégiée, publiée en 1980, que l’actrice Maria Casarès, l’une des grandes tragédiennes de l’après-guerre, a livré cette formule, prenant à revers l’idée convenue selon laquelle la passion amoureuse ne dure pas. Pivot l’interrogeait sur l’engagement qu’elle avait pris et auquel elle s’était tenue, un temps, lorsqu’elle était tombée amoureuse de Camus, que leur histoire clandestine s’arrêterait à la fin de la guerre. Elle s’en explique ainsi : “On avait, Camus et moi, un sens de la fidélité, du destin, d’un mot qu’on n’oserait plus dire aujourd’hui, de l’honneur […] Quand on aime quelqu’un, on l’aime toujours […] On continue à l’aimer toute la vie même si on ne se voit plus. […] Quand une fois, on n’a plus été seul, on ne l’est plus jamais. Mais il faut avoir la chance ou l’entêtement d’accueillir la rencontre.” De fait, on peut dire que ces deux-là ont accueilli leur rencontre. C’était le 5 juin 1944… La veille du débarquement des Américains en Normandie. Arrivée en France avec ses parents d’Espagne en 1936 alors que son père, dirigeant la Seconde République espagnole, avait a dû fuir la guerre civile, Maria avait fait le conservatoire et répétait alors la dernière pièce de Camus, Le Malentendu. Un soir, en sortant du théâtre des Mathurins, le philosophe l’emmène à une “fiesta” chez l’écrivain Michel Leiris, où se retrouvait régulièrement la bande existentialiste des Sartre, Beauvoir et consorts. Elle a 21 ans, les yeux de jais, la passion de la scène autant que de la vie ; lui en a trente, le look de Humphrey Bogart, il dirige Combat et participe à la Résistance tout en s’étant imposé avec L’Étranger comme l’écrivain-philosophe de l’absurde et de la révolte – et il a aussi une femme, Francine, bloquée depuis deux ans à Oran, en Algérie, envers laquelle il se sent moralement engagé.
Camus et Casarès dansent et boivent toute la nuit, pendant que les autres récitent des poèmes pour passer le couvre-feu. Au petit matin, il l’emmène en vélo, de la rue des Martyrs à la rue Vanneau, dans le 7e arrondissement, traversant Paris alors que les premiers soldats américains sont en train de débarquer sur les plages normandes. Ils s’aiment éperdument… tout en s’engageant à se quitter à la fin de la guerre, quand Francine pourra revenir. A l’été 1944, ils se séparent donc et font même le deuil de leur histoire. Mais quatre ans plus tard, jour pour jour, le 6 juin 48, alors que le silence n’avait été rompu que par une lettre de Camus pour la mort de la mère de Casarès, ils se croisent par hasard boulevard Saint-Germain. Et la passion se réenflamme. Jusqu’à la mort de Camus, douze ans plus tard, ils vont vivre une histoire clandestine, brûlante et tumultueuse, dont atteste l’une des plus belles correspondances amoureuses de la littérature, qui ne fut publiée que récemment, en 2017. Le 26 juillet 1948, un mois après leurs retrouvailles, Camus écrit ainsi : “J’ai le cœur serré d’une étrange tendresse quand je pense à ce temps que nous venons de passer, à ton air grave, à ton poids sur mon bras quand nous marchions dans la campagne, à ta voix, et aux orages…. Je ne sais rien en dehors de toi, rien que toi et je ne suis capable que de toi. Restons serrés comme nous l’étions et prions ton Dieu que cet embrasement n’en finisse plus… Au revoir, chérie, ma petite Maria, au revoir, nuit, je t’embrasse comme je le voudrais.” Et Casarès de répondre : “Mon amour, j’ai beaucoup réfléchi et je suis arrivée à la conclusion que les événements que nous croyions contraires ne sont destinés qu’à nous aider à comprendre le véritable sens de la vie et, dans ce cas, à nous rapprocher plus étroitement l’un de l’autre. J’étais trop jeune lorsque je t’ai connu pour saisir véritablement tout ce que ‘nous’ représentions, et il a peut-être fallu que j’aille ailleurs me buter à la vie pour revenir avec une soif intarissable vers toi, mon sens.”
Que veut dire Casarès, vingt ans après la mort accidentelle de Camus, quand elle affirme qu’on aime toujours celui qu’on a aimé ? Sans doute qu’elle a toujours su, avant même la séparation et la mort, que sa vie était “justifiée”, comme elle dit, par cette rencontre. Et qu’en dépit de l’éloignement programmé, des tromperies et des mensonges aussi, elle a voulu rester fidèle à cette révélation, d’“une fidélité qu’on ne choisit pas, qui se fait malgré moi”, explique-t-elle à Bernard Pivot.
Mais à la réflexion, il me semble que Casarès nous fait une proposition éthique et philosophique très profonde, au-delà de son histoire personnelle : quelque part, en nous, l’amour ne meurt pas, il est indestructible. Et ce serait être infidèle à soi-même que de considérer, dès lors que nous n’éprouvons plus au présent ce que nous éprouvions au passé pour l’être aimé, que tout cela s’est dissout complètement. Cela ne veut pas dire que les séparations et les désastres amoureux n’ont pas d’effet. Mais que si amour il y avait, cette expérience est ineffaçable. Pour ma part, en tout cas, quand je me retourne vers les femmes que j’ai aimées, quand me reviennent, au-delà des souvenirs, les sensations même, comme Camus, “j’ai le cœur serré d’une étrange tendresse”. Est-ce de l’amour ? Je crois. »