Quand les profs allument le feu
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Cet article est issu du numéro 52 de Philosophie magazine « 52 - septembre 2011 », en kiosque le 25 août 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Transmettre des savoirs, les enseignants le font à longueur d’année. Mais comment faire décoller les élèves du programme, les amener à se poser des questions, à réfléchir ? Rencontre avec ces professeurs qui inventent.
Debout devant son bureau, le professeur, baskets aux pieds et grosses lunettes en écailles sur le nez, demande soudain à ses élèves de sortir dans le couloir. Il referme la porte et réclame le silence avant d’annoncer : « Vous allez entrer à nouveau en imaginant que vous pénétrez dans un musée d’art contemporain. Oubliez que ces sacs et ses trousses vous appartiennent. Contemplez les drapés de vos vestes, la lumière de la cour, la couleur des murs. Au fait, de quelle couleur sont les murs de la classe ?
— Heu, sales, M’sieur…
— Bon, vous verrez par vous-mêmes. Que la visite commence ! Interdiction de toucher aux œuvres. »
Introduire l’étrange dans le familier
Transformer une salle de classe en musée, c’est ainsi que Gilles Vervisch, 37 ans, professeur de philosophie dans un lycée d’Osny, dans le Val-d’Oise, a décidé d’introduire son cours sur l’art. Cet enseignant facétieux a d’autres tours dans son sac. Aussi le professeur se permet-il de débuter son cours sur « nature et culture » en se glissant dans la peau d’un colon dominateur et raciste, histoire d’exprimer les préjugés avant de les déraciner. Il ponctue ses exposés de sketchs souvent improvisés, ne recule pas devant la provocation qui pousse d’après lui ses élèves à réagir, à « produire eux-mêmes ce qu’ils pensent ». Il les bombarde de questions, convoque les séries télévisées ou Star Wars. Ainsi, « il se passe toujours quelque chose ». Souvent, ce sont les élèves qui l’étonnent en proposant une objection ingénieuse. Le cours de philo comme plaisir partagé : un rêve, non ?
Un rêve fragile. Olivier Verseau, professeur de philosophie, lui aussi, mais dans le nord de la France, exerce depuis une vingtaine d’années. Un jour, il a proposé à ses élèves, à Douai, de porter un regard neuf sur leur propre établissement en le couvrant d’affiches d’artistes contemporains – de transformer réellement le lycée en musée. Mais une heure à peine après avoir posé ces œuvres, le professeur et les élèves découvrent que toutes ont été déchirées ou arrachées. Apparemment, certains jeunes n’avaient pas trouvé la démarche à leur goût. Le découragement guette, mais Olivier Verseau s’accroche. Il achète de nouvelles affiches et les fait recoller. Devant cette persévérance, les résistances s’éteignent et les affiches tiennent. Aujourd’hui, l’enseignant comprend qu’« il y avait une certaine violence à exposer de belles choses » dans un tel lieu. Cette aventure a pourtant fourni l’occasion de poser de multiples questions : « Y a-t-il un lieu spécifique pour l’œuvre d’art ? Est-ce le regard du spectateur qui fait l’œuvre ? Lorsqu’on introduit un objet non-utilitaire dans un cadre utilitaire, crée-t-on du désordre ? » La méthode d’Olivier Verseau, consiste à « introduire l’étrange dans le familier », à modifier le regard habituel que nous portons sur les choses. Les notions du programme – l’art, la conscience ou la perception – sont ainsi mobilisées avec une vitalité inédite.