La lettre du jeudi

Quand t’es dans le désert, depuis trop longtemps

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Quand t’es dans le désert, depuis trop longtemps

Manifestation pour le climat lors du G20, en 2021, à Rome (Italie). © Tiziana Fabi/AFP

« J’ai reçu un message amical, mais brutal, de la responsable d’une organisation internationale de défense de l’environnement. Je lui proposais de participer aux prochaines Rencontres Michel Serres d’Agen, qui ont cette année la paix pour thème. “Comment veux-tu que je parle de la paix avec la planète, je n’y crois plus”, m’a-t-elle gentiment répondu ; et elle a ajouté – je vous résume –, “nous allons vers un monde de barbarie inégalée où chacun sera seul.” Ça m’a fichu un coup. Mince alors ! et le devoir d’optimisme ?

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Il est vrai qu’au moment où je recevais son message, je découvrais avec consternation les grandes lignes du projet de loi agricole proposé par le gouvernement – et si ce n’est pas un exemple de barbarie de la réflexion (merci Giambattista Vico), au sens de la mainmise d’un type de discours “techno” sur tous les autres, je veux bien être transformé en pot d’échappement de Porsche Cayenne ou en influenceur à Dubaï (ce qui revient au même, on le sait, en termes de pollution comme de sensibilité).

Bref, j’étais décontenancé. Voilà quelqu’un qui a consacré plus d’un quart de siècle à dénoncer avec une énergie admirable le pillage et l’exploitation abusive des océans. Quelqu’un(e) qui fait partie de ces gens qui se sont donné pour mission de refuser la fatalité environnementale liée à l’Anthropocène. Et sans y réfléchir vraiment, je m’aperçois que j’attends d’elle, comme je l’attends par exemple des membres du Giec, qu’elles ou ils soient un “ouvreur d’yeux, une sentinelle”, selon les mots de Günther Anders. Qu’ils occupent en somme une fonction prophétique, au sens moderne du terme.

Dans Défense du secret (Payot, 2015), Anne Dufourmantelle fonde la différence entre deux types de prophètes. Le modèle “Cassandre” et le modèle “Jonas” (l’homme qui voyage en baleine, pas Hans, encore que). Cassandre prédit l’avenir (c’est un cadeau d’Apollon qui la courtise), elle voit les palais troyens en flammes ou un champ d’icebergs à l’horizon – mais cause toujours, personne ne l’écoute (c’est la vengeance d’Apollon qui s’est pris une veste), machines en avant toute et cheminées fumantes, le paquebot Terre fonce vers son destin. Rien de déterministe chez Jonas : c’est un catastrophiste éclairé, dirait Jean-Pierre Dupuy, le type qui annonce le désastre pour provoquer une salutaire bifurcation. Et ça marche parfois – puisque convaincus par le discours menaçant de Jonas, les habitants de Ninive sont épargnés par le courroux divin (ce qui rend furibard le vieil atrabilaire).

Mais que se passe-t-il quand la sentinelle a un coup de mou ? Quand à force de prêcher dans le désert, elle finit par se lasser et se taire ? Par considérer que prophète en son pays, c’est sans avenir : Jonas arrive au bazar de Ninive, tout le monde se goinfre, personne ne l’écoute, il a la nausée, il repart dans le désert. Halte-là, malheureux ! à quoi sert un prophète qui ne donne pas d’espoir ? Autant mettre la clé sous la porte, direction Mars dans la Tesla d’Elon Musk.

Bref, j’avais envie de rappeler mon amie à son devoir d’optimisme. Sauf qu’à la réflexion, son message m’a ébranlé par sa violence. Et c’est salutaire. Le devoir d’optimisme n’exclut pas un devoir de brutalité. Lorsque Jonas se balade dans le souk en clamant “il vous reste quarante jours avant la destruction”, il n’a pas fait autre chose. »