Les classiques éclairent le présent
À qui devrait appartenir le Groenland ? Les philosophes répondent !
Qaerngak Nielsen, un chasseur inuit, marche sur la banquise nouvellement formée. Nord-ouest du Groenland.
(portraits de g. à dr.) Johann Gottfried Herder, G. W. F. Hegel, Carl Schmitt. © Bryan & Cherry Alexander / Cosmos - © ullstein bild / akg-images - © Domaine public
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Et si, au lieu de nous affronter pour savoir à qui doit revenir le Groenland, revendiqué par Donald Trump, nous demandions aux philosophes classiques de revenir aux principes de la propriété légitime d’un territoire ? Mais ils ne sont pas tous d’accord ! Voici les réponses du penseur romantique Herder, de Hegel et de Carl Schmitt.
Le Groenland appartient aux Inuits : Herder et la défense de l’esprit du peuple
Élève de Kant, ami de Goethe avec lequel il initie le mouvement préromantique Sturm und Drang (« tempête et passion »), le poète, traducteur et philosophe Johann Gottfried von Herder (1744-1803) soutient, dans ses Idées pour une philosophie de l’histoire de l’humanité, que l’histoire humaine est le prolongement logique de l'histoire naturelle : de même que l'organisation du vivant est d'abord conditionnée par sa vigueur organique et son environnement, le développement de la culture d'un peuple, lorsqu'il prospère, est d'abord dicté par son caractère ou son « génie » (Geist) propre et par les conditions physiques de la terre où il vit. Ces deux principes déterminants s'influencent mutuellement. Si la nature s'attache à la culture, c'est parce que le logos (langage) s'attache à un topos, un lieu. La pensée, pour Herder, émane en quelque sorte de la terre.
“La nature, qui sépare originellement les hommes par les mers, les rivières et les montagnes, et forge leur génie national propre, doit prévaloir dans la réflexion politique”
Quant aux institutions issues de la pensée, elles sont autant de fruits engraissés par le sol, lequel est bêché par les habitants d'une contrée. Au cours de son histoire, chaque culture forme une unité organique du peuple et de son terroir, qui est toujours singulière, car tout peuple possède ses facultés particulières, et chaque pays offre des conditions de vie spécifiques, notamment pour la nourriture. Se développe ainsi à travers le monde une multitude de formes culturelles uniques, irréductibles l'une à l'autre, toutes également légitimes. La nature qui sépare originellement les hommes par les mers, les rivières et les montagnes, et forge leur génie national propre, doit donc prévaloir dans la réflexion politique. Or les philosophes des Lumières, Montesquieu excepté, tendent à effacer ce fondement différenciant : « La terre entière resplendit presque déjà de la clarté de Voltaire ! » écrit Herder avec ironie.