Redevenir propriétaire de son corps
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Cet article est issu du numéro 88 de Philosophie magazine « Où avez-vous la tête ? », en kiosque le 26 mars 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Atteint d’une tumeur cancéreuse, Ivan Illich, pourfendeur de la médicalisation à outrance, a refusé de se faire opérer, mettant ainsi ses principes en pratique.
Au milieu des années 1980, Ivan Illich se découvre atteint d’une tumeur cancéreuse qui déforme peu à peu son visage, distordu par une énorme protubérance sur la joue droite. Voici donc l’implacable critique du système de santé frappé par la maladie : on pourrait voir dans ce coup du sort une forme d’ironie tragique. Pourtant, cette épreuve a été pour lui l’occasion de mettre en pratique ses principes philosophiques : ce penseur qui a dénoncé la médicalisation à outrance de la société a obstinément refusé de se faire opérer. Jusqu’à sa mort en 2002, il a préféré endurer de terribles douleurs, qu’il tentait d’apaiser par des décoctions à base de morphine et de plantes mexicaines. Pourquoi diable refuser de se faire soigner ? Les raisons de ce choix radical sont à chercher dans Némésis médicale : ce livre publié en 1975 décrit un système devenu morbide, dans lequel la santé, perçue comme un capital à entretenir, est entièrement subordonnée à la technique médicale. Or, comme toutes les institutions humaines, le système de santé est limité par un seuil au-delà duquel il devient contre-productif et susceptible d’engendrer de nouveaux maux. Dans son propre cas, Illich estimait qu’une opération n’aurait guère prolongé son espérance de vie, mais risquait de lui faire perdre l’usage de la parole.
Ce choix radical est également une manière de réaffirmer les droits de l’individu face au système : si le système de santé finit par être néfaste, c’est aussi parce qu’il réduit « ce qui constitue précisément la santé de chaque individu : son autonomie personnelle », écrit-il dans Némésis médicale. Dans cet essai, sous-titré L’expropriation de la santé, Illich dénonce la dépendance entretenue par le corps médical et invite chacun à redevenir propriétaire de son propre corps. Courageuse pour les uns, choquante pour les autres, l’attitude d’Illich face à la maladie correspond en tout cas à une position philosophique assumée jusqu’au bout. Toute son œuvre porte en effet sur l’acceptation des limites, qui ne concernent pas seulement la vitesse des transports, mais la vie dans son ensemble : la limite ultime, c’est la finitude de la vie humaine, et donc l’acceptation de la mort que le système actuel présente comme un échec. Pour ce penseur, dont on dit qu’il appelait sa tumeur « ma mortalité », refuser la mort, c’est typiquement faire preuve d’hybris, c’est-à-dire de démesure : dans la mythologie grecque, la déesse Némésis punit ceux qui, tels Prométhée ou Icare, osent transgresser les limites propres à la condition humaine pour se croire les égaux des dieux. La vie d’Illich n’est certes pas exempte de contradictions : lui qui enseignait aux États-Unis, en Allemagne et au Mexique a beaucoup pris l’avion, alors même qu’il critiquait vigoureusement les transports ! Mais concernant la santé, force est de reconnaître que son attitude face à la mort, en totale conformité à ses principes, est celle d’un authentique philosophe.