Philosophie de la littérature

Réécriture d’Agatha Christie : et si l’on demandait à Hercule Poirot ce qu’il en pense ?

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David Suchet dans le rôle du détective Hercule Poirot

David Suchet dans le rôle du détective Hercule Poirot. © Carnival Films

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C’est un débat qui fait rage dans le monde littéraire : faut-il réécrire les chefs-d’œuvre de la littérature en les expurgeant des propos offensants (racistes, sexistes, homophobes) qu’ils recèlent et qui heurtent davantage aujourd’hui qu’hier ? Se penchant sur le cas d’Agatha Christie, dont les romans vont tous être retouchés en ce sens, également dans leur édition française, l’essayiste Sonia Feertchak propose, en guise de réponse, un exercice d’imagination. Et si l’on demandait aux personnages eux-mêmes ce qu’ils pensent, mais aussi ce qu’ils gagnent et ce qu’ils perdent de ces opérations de « chirurgie » littéraire ? Leur réponse est aussi déroutante que profonde.


 

Faut-il réécrire les passages potentiellement « offensants » des grands (et petits) textes de la littérature ? En ce qui concerne Agatha Christie (1890-1976), les Éditions du Masque ont tranché : désormais, chaque nouvelle édition d’un des 66 romans de la romancière britannique mondialement célèbre sera révisée, suivant les recommandations de la SARL anglo-saxonne détentrice des droits, l’Agatha Christie Limited (ACL). Est-ce un bien ou un mal ? Faut-il conserver le texte tel quel, fût-il à quelques endroits nauséabond, en comptant sur le lecteur pour faire la part des choses ? C’est ce que suggère la proposition de loi « visant à protéger l’intégrité des œuvres des réécritures idéologiques » déposée il y a quelques semaines par le député Les Républicains Jean-Louis Thériot à l’Assemblée nationale. Ou faut-il au contraire épargner la sensibilité du lecteur contemporain en gommant des propos susceptibles de la heurter ? Sur quel critère, dans ce cas, placer le seuil de l’offense ?

Dans le débat qui oppose le lecteur à l’auteur (ou à la personne morale de l’auteur mort), on oublie une troisième partie : les personnages. Que pensent-ils, eux, de ces réécritures qui les concernent au plus haut point ?

Le personnage existe

Je me propose ici d’envisager leur point de vue, faisant le pari de leur existence. À partir du moment où vous et moi – soit au moins deux personnes – pouvons discuter du protagoniste d’une histoire et juger de son comportement comme s’il s’agissait d’un individu en chair et en os, je pose comme un fait que ce personnage existe. Le plus célèbre de tous ceux d’Agatha Christie, Hercule Poirot, était si réel pour tant de lecteurs que, le 6 août 1975, à la sortie de sa dernière énigme quelques mois avant la mort de l’écrivaine, le célèbre détective a eu droit à une nécrologie dans le New York Times, hommage jamais réitéré à ce jour pour un personnage de fiction.

Disons en préambule que je me garderai d’interpréter le texte ; je tâcherai plutôt d’inférer ce qu’un personnage pourrait penser du texte, et en premier lieu des passages le concernant. Dans ce cadre, « demander » à Poirot ce qu’il pense d’une modification opérée par les sensitivity readers (« conseillers en sensibilité »), c’est regarder si celle-ci lui est bénéfique ou néfaste ? C’est poser, en somme, la question de son intérêt.

Le personnage a droit à son intégrité

Pour le personnage, l’enjeu est simple : il s’agit d’exister aux yeux de son lecteur. Autrement dit, son souhait est d’imprimer dans l’esprit de celui-ci une image si forte qu’à l’évocation de son nom, une fois le livre refermé, le lecteur convoquera immédiatement cette image. De ce point de vue, Hercule Poirot est servi : il est certain que, tandis que vous lisez ces lignes, apparaît devant vos « yeux de l’esprit », comme le formule l’intéressé, un petit détective moustachu aux yeux perçants, coiffé d’un chapeau rond, un peu ridicule et fat mais doté d’une lucidité hors norme. Dans cette optique, si j’ôte à Poirot son chapeau, sa vanité ou son goût pour la symétrie, est-il encore lui-même ? Beaucoup moins. Un premier constat qui incite à penser que le personnage ne penche pas trop pour la réécriture des œuvres. Même si l’intention est louable ?

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A-t-on le droit de réécrire la littérature ? Les personnages prennent la parole
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