Edito

Résister à la peur. L'édito d'Anne-Sophie Moreau

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Résister à la peur. L'édito d'Anne-Sophie Moreau

Anne-Sophie Moreau. ©Serge Picard pour Philosophie Magazine

Cet article est issu du Hors-série n°69 de Philosophie magazine « Philosophes résistants », en kiosque le 13 mai 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

« Aurais-je été résistant ou bourreau ? » s’interroge l’écrivain Pierre Bayard dans son essai du même nom (Éditions de Minuit, 2013). Cette question, je me la suis posée, comme beaucoup. En la reformulant ainsi, car je m’imagine mal être capable de cruauté : lorsque je songe à l’Occupation, je me demande si j’aurais été résistante… ou froussarde, tout simplement. Je pense à ma fille. Et aussitôt me vient un frisson à l’idée d’être privée de la voir grandir. Est-ce là une faiblesse ? 

Le courage, si j’en crois le philosophe et résistant Vladimir Jankélévitch, n’est pas une qualité comme les autres. Il est la vertu première, « la condition de réalisation des autres vertus », qui les rend « efficaces et opérantes » (Traité des vertus, Bordas, 1949). Sans lui, pas de sincérité, de justice, de modestie… Autrement dit, si vous êtes un lâche, vous n’avez aucune chance de vivre selon l’éthique. Et pourtant : « C’est paradoxalement la peur qui fait le courage, car le courage est avant tout une résistance aux tentations de la fuite et à la panique des organes », écrit le philosophe. Il est naturel d’avoir peur. Reste à savoir si je serais capable de la surmonter. D’où la question abyssale que pose le fait de la Résistance : quelle aurait été ma réaction face à l’inimaginable ? Qui l’aurait emporté, le courage ou mon instinct de survie ? Pour penser cette perspective vertigineuse, Pierre Bayard fait appel au concept de « personnalité potentielle » : je ne suis pas seulement ce que je suis, mais ce que j’aurais pu être si les circonstances avaient été différentes, « en particulier dans une situation de crise violente ». 

Cette situation extrême, je ne l’ai encore jamais connue. D’autres l’ont vécue – comme le sociologue et philosophe Edgar Nahoum, qui a rejoint la Résistance sous le nom de Morin. Une époque unique dont les témoins s’éteignent un à un, d’où peut-être le sentiment d’urgence que j’ai ressenti en préparant ce hors-série : qui, une fois les derniers résistants disparus, pourra nous guider si l’impensable – le retour de la tyrannie, par exemple – se produit ? Lorsque j’ai demandé à Edgar Morin ce que signifiait « résister » hier et aujourd’hui, il m’a répondu ceci : « Résister signifiait s’engager dans l’action clandestine contre Vichy et l’occupant. Aujourd’hui, il faut résister au déferlement de barbarie externe et interne qui menace notre civilisation. Celle de la haine et du mépris, et celle d’une technologie aveugle. » Et vous, contre quoi résistez-vous ?