La lettre du mercredi
Retour de la vasque des Jeux : le futur dégonflé !
La vasque olympique de 2024 du designer français Mathieu Lehanneur flotte dans le ciel de Paris, le 30 juin 2025. © Christophe Delattre/AFP
« Si vous comptez parmi les Parisiens cuits et recuits qui mijotent sous les toits, vous avez peut-être trouvé la fraîcheur dans les parcs et jardins de la capitale. J’ai été aux Tuileries, où la “vasque” spectaculaire qui a fait notre fierté durant les jeux Olympiques, a été réinstallée la semaine dernière. J’ai bizarrement éprouvé un sentiment désagréable, sans mesure avec l’admiration ressentie la première fois. Je vous explique pourquoi.
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“Faire revivre la magie de l’élévation dans le ciel de Paris.” C’était l’ambition avouée des autorités quand elles ont décidé de regonfler la montgolfière illuminée (et très instagrammable), emblème de la réussite des Jeux. Arrimée au jardin des Tuileries, en hommage au premier vol en ballon gonflé à l’hydrogène réalisé ici même au XVIIIe siècle, elle reviendra ainsi tous les étés, avant de passer la flamme à Los Angeles, en 2028. Je me souviens, l’an dernier, de l’attente fébrile, dans la torpeur du soir, avant de voir le ballon décoller dans la nuit. Là, rien. Ou plutôt, si : une déplaisante nostalgie, comme si nous étions condamnés, collectivement, faute d’un futur enviable, à “revivre” infiniment le passé. Cette grosse baudruche n’est qu’un symptôme d’une plus vaste “rétromanie”. Elle touche évidemment la mode et la musique – après le vinyle, la cassette audio a ainsi fait son retour et une boutique spécialisée, le Club K7, a même ouvert en début d’année. Mais quand on voit que des figures comme Jacques Chirac ou VGE – “Giscard à la barre” réimprimé sur des t-shirts cinquante ans après sa candidature à l’élection présidentielle en 1974 – sont devenus des items de pop culture, on peut craindre que l’idéal politique, lui aussi, tienne du grand recyclage.
Suis-je déprimé ou est-ce l’époque qui l’est ? Je me suis posé la question, goûtant peu la “magie” de la ré-ascension de l’olympique ballon, étant plus sensible à l’effet de rengaine. Il faut dire que je sortais de la lecture d’un gros livre du philosophe Mark Fisher, tonique mais pas toujours riant, réunissant les billets de blogs qu’il a écrits jusqu’à son suicide en 2017. Dans ce livre intitulé k-punk. Fiction, musique et politique dans le capitalisme tardif qui vient de paraître en français (aux éditions Audimat), le critique musical et théoricien britannique déploie une critique de ce qu’il a appelé le “réalisme capitaliste”, qui a instauré l’idée d’une absence d’alternative, le futur ayant “été liquidé à un moment donné dans les années 1980 par les valeurs liées au néolibéralisme”. Cette résignation prend, dans la sphère culturelle notamment, la forme d’une nostalgie qui ressasse infiniment, faute de s’autoriser à penser l’avenir. “Le mode nostalgique, écrit-il, tient à l’incapacité d’imaginer autre chose que le passé, l’incapacité à produire des formes capables d’aborder le présent, et encore moins le futur”. À cette délétère “nostalgie du futur” aux accents dépressifs, Mark Fisher oppose, lui, ce qu’il appelle la “mélancolie hantologique”. Il emprunte la notion au philosophe Jacques Derrida, et il en fait “la contrepartie de ce mode nostalgique”. Car l’hantologie désigne ce qui n’est plus ou pas encore arrivé, mais qui nous hante, effectif comme une virtualité, présent comme un toujours-possible. Bref, il s’agit, pour le dire autrement, d’un “refus d’abandonner le désir du futur”. Un espoir gonflé… et pas qu’à l’hélium ! »