La lettre du vendredi

Ribera, au cœur des ténèbres

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Ribera, au cœur des ténèbres

Jusepe de Ribera (1591-1652), “Apollon et Marsyas”, 1637. Huile sur toile, 182×232 cm. Conservé au Museo e Real Bosco di Capodimonte, Naples. Su concessione del MiC–Museo e Real Bosco diCapodimonte. © L. Romano

« “Il est des cœurs épris du triste amour du laid.” En êtes-vous ? Le cas échéant, je vous invite à découvrir une éblouissante rétrospective dédiée au peintre espagnol Jusepe de Ribera, au Petit Palais !

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“Tu ne dédaignes rien de ce que l’on méprise”, poursuit Théophile Gautier, qui compte parmi les admirateurs du “peintre à la rude brosse”. Disciple du Caravage, auquel il emprunte l’art du clair-obscur, Ribera invente en effet un langage naturaliste, s’inspirant de modèles réels. Il excelle dans l’art de donner forme au trivial, au laid et au difforme : “Le vrai, toujours le vrai, c’est ta seule devise !”, conclut le poète. Le peintre exécute ainsi de nombreux portraits de philosophes – une quarantaine. L’un d’eux est exposé d’emblée, dans la première salle du parcours. Il s’agit d’un tableau intitulé Un philosophe, apparu lors d’une vente aux enchères en 2020. Vieillard narquois cachant sa calvitie avec un chapeau à plumes, il tient entre ses mains des pages où l’on distingue des figures mathématiques. Ce visage reparaît dupliqué dans d’autres toiles comme Le Jugement de Salomon (un prêt de la Galerie Borghèse à Rome), Saint Barthélémy (de la fondation Roberto Longhi à Florence) ou encore dans Le Couronnement d’épines (issu d’une collection privée d’Amsterdam), présenté exceptionnellement au public. La qualité de cette rétrospective tient aussi à la rareté d’une telle collection d’œuvres, réunies pour la première fois.

Ribera donne corps aux idées. Il élève le particulier à l’universel, comme le prouve sa série sur les cinq sens, dont deux réalisations sont accrochées : des allégories expressives du goût et de l’odorat. Le philosophe matérialiste Démocrite est l’une des figures privilégiées de l’artiste, aux côtés de Pythagore, d’Héraclite ou de Platon, qui prennent chez lui des airs fatigués. Ribera imagine l’âme du philosophe dans le corps du mendiant. Dans le catalogue, le conservateur Pierre Stépanoff met en garde, précisant qu’il ne faudrait pas “imaginer Ribera en lecteur des philosophes antiques”. Selon lui, “le génie du peintre tient plutôt dans sa capacité à définir un type à la fois universel et concret, à suggérer, à travers une figure du petit peuple napolitain, la grandeur d’âme d’un stoïcien ou la provocation d’un cynique. C’est dans son talent d’observateur allié à sa force d’évocation psychologique que repose la dimension proprement “philosophique” de l’art de Ribera.”

Ribera érige en outre le laid au rang d’art. Avec un sens de la théâtralité spectaculaire, il peint le supplice imposé par Apollon à Marsyas, dans un chef-d’œuvre visible habituellement au musée napolitain de Capodimonte, ou le spectaculaire Martyre de saint Barthélemy. Baudelaire, le poète d’Une charogne, loue ainsi son “ténébrisme”, reconnaissant en lui l’homme “plein de fougue, d’originalité, de colère et d’ironie” capable également d’apporter de la beauté à l’horreur comme de la lumière dans les ténèbres. C’est ainsi qu’il représente en une posture pleine de noblesse un jeune infirme miséreux et souriant (Le Pied-Bot, conservé au Louvre) ou une femme à barbe, dont il ne souligne pas la monstruosité mais au contraire l’humanité, exprimée à travers un regard saisissant. Provocateur, Ribera renverse ainsi les hiérarchies esthétiques – universel et singulier, beau et laid, mythologique et trivial, saint et profane – tendant vers une forme de sublime, où se mêlent la fascination et l’effroi. Umberto Eco le rappelle dans son Histoire de la laideur (Flammarion, 2011) : “Aristote […] parle de la possibilité de réaliser le beau en imitant avec maestria ce qui est repoussant, et Plutarque […] dit que, dans la représentation artistique, le laid imité reste tel mais reçoit une sorte de réverbération de la beauté par le talent de l’artiste.” C’est bien de cette réverbération qu’il s’agit ici ! »