Exposition
“Ribera. Ténèbres et lumière” : en finir avec la beauté !
Jusepe de Ribera, Apollon et Marsyas, 1637 (huile sur toile, 182×232 cm). Museo e Real Bosco di Capodimonte, Naples. © Museo e Real Bosco di Capodimonte. ©Photo L. Romano
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Cet article est issu du numéro 186 de Philosophie magazine « Qu'est-ce qu’un rapport sain à l’argent ? », en kiosque le 16 janvier 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le Petit Palais consacre jusqu'au 23 février une grande exposition au peintre espagnol Jusepe de Ribera, qui, au XVIIe siècle, a été l'un des premiers à renverser les hiérarchies esthétiques pour mieux exacerber l'humanité de ses sujets.
« Il est des cœurs épris du triste amour du laid », écrit Théophile Gautier à propos du peintre espagnol Jusepe de Ribera. « Tu fus un de ceux-là, peintre à la rude brosse, que Naples a salué du nom d’Espagnolet. » Le musée du Petit Palais, à Paris, consacre une splendide exposition au maître du « ténébrisme ». Dans les pas du Caravage, Ribera s’applique en effet à donner forme aux masses obscures, à tailler dans l’ombre par des éclats de lumière. Devenu célèbre en Italie, il porte un regard sur la réalité telle qu’elle se présente, faisant des « gueux » d’authentiques sujets pour la peinture mythologique ou religieuse. Il excelle dans l’art de donner forme au trivial et au difforme, à une certaine idée du « vrai ». Le peintre exécute une quarantaine de portraits de philosophes, dont l’un est exposé d’emblée, dans la première salle du parcours. Ce tableau intitulé Un philosophe représente un vieillard narquois qui tient entre ses mains des pages couvertes de figures mathématiques. Ce visage reparaît dans d’autres toiles comme Saint Barthélémy ou encore dans Le Couronnement d’épines, issu d’une collection privée et exceptionnellement présenté au public. La qualité de cette rétrospective tient à la rareté des œuvres réunies – jamais une telle exposition n’a eu lieu en France – autant qu’à sa dimension spectaculaire. Car Ribera donne corps aux idées ; il élève le particulier à l’universel. Le philosophe matérialiste Démocrite est l’une de ses figures privilégiées, aux côtés de Pythagore, d’Héraclite ou de Platon, qui prennent chez lui l’air abattu de ceux qui savent. Le peintre imagine l’âme du philosophe dans le corps du mendiant. Avec un sens de la théâtralité, il peint le supplice imposé par Apollon à Marsyas (image ci-dessus), capable d’apporter de la beauté à l’horreur comme il apporte de la lumière aux ténèbres. C’est ainsi qu’il représente en une posture pleine de noblesse un jeune infirme dans Le Pied-Bot ou une femme à barbe, dont il exacerbe l’humanité plutôt que l’anomalie. Provocateur, Ribera renverse ainsi les hiérarchies esthétiques – universel et singulier, beau et laid, mythologique et trivial, saint et profane –, tendant vers une forme de sublime, où se mêlent la fascination et l’effroi, préfigurant, dans sa propre démesure, une idée romantique. Un siècle plus tard, en 1757, dans sa Recherche philosophique sur l’origine de nos idées du sublime et du beau, le philosophe Edmund Burke note en effet « que la laideur sympathise assez avec l’idée du sublime ». C’en est fini de la beauté, et ce n’en est pas moins admirable !