Présidentielle
Rousseau vs. Hobbes
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Cet article est issu du numéro 58 de Philosophie magazine « 58 - avril 2012 », en kiosque le 29 mars 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
« CRISE ÉCONOMIQUE, STOP… GRANDS PROJETS S’ABSTENIR, STOP… CAMPAGNE ATONE, STOP… » Telle est l’impression dominante dans les esprits : du fait d’une crise de la dette et des finances publiques sans précédent, l’élection présidentielle, censée être le moment de confrontation entre de grands desseins, est anesthésiée. Le débat paraît se réduire à un concours d’austérité entre des mesures plus techniques les unes que les autres et toutes destinées à limiter les dégâts de la dépression économique sans creuser les déficits publics. Certes, les candidats rivalisent d’imagination pour marquer leurs différences et on les voit égrener chaque jour des propositions sur les sujets les plus divers comme s’ils avaient trop d’idées et qu’ils devaient épargner leurs électeurs. Mais, sous cet amoncellement d’annonces, le vide résonne… Aucune ligne ne semble se dessiner qui permettrait de donner forme à un avenir différent du présent. Et pourtant les enjeux ne manquent pas. La crise de l’Europe et de sa monnaie n’appelle-t-elle pas des réponses inédites qui mériteraient d’être discutées ? La mondialisation ne nous confronte-t-elle pas à des choix politiques importants ? L’école, le travail, le logement, l’environnement… dans tous ces domaines, l’attente d’un diagnostic et de réformes n’est-elle pas palpable ?
Cependant, si l’on y réfléchit, il y a bien une obsession dominante dans cette élection. Les candidats n’ont qu’un mot à la bouche : la France, la France, la France ! « Je suis venu vous parler de notre nation » : c’est en ces termes qu’ils commencent tous leurs discours. L’avenir de l’Europe, la maîtrise du capitalisme financier et des flux migratoires, le choix du nucléaire et de l’énergie, tout se passe comme si, avant d’aborder ces questions, ou pour pouvoir les traiter, la France devait d’abord redéfinir son identité. C’est ce qui étonne aujourd’hui tous les observateurs étrangers, tous ceux qui, en Europe notamment, se projettent sur la scène politique française avec plus d’enthousiasme et plus de passion que pour la leur, parce que les Français, pour eux, c’est ce peuple qui fait de la politique avec l’universel. Que disent-ils ? Que voient-ils ? Que le vivre-ensemble, « le désir clairement exprimé de continuer la vie commune », ainsi que l’écrivait Renan, ne semble plus vraiment évident. De sorte qu’avant de se projeter dans l’avenir du monde et de l’Europe, c’est la nature même du contrat social que la France interroge. Pour les uns, ce sont les riches qui ont fait sécession et précipité la crise, pour les autres, ce sont les classes moyennes qui ont été abandonnées ; pour d’autres encore, ce sont les étrangers qui menacent le vivre-ensemble… Mais, pour tous, le pacte commun paraît au bord de l’éclatement. À travers les propositions les plus prosaïques (réforme des taux d’imposition, formation des chômeurs ou traçabilité de la viande), les candidats sont occupés à protéger et à rétablir ce pacte commun. Du protectionnisme économique au nationalisme identitaire, la France a peur, elle cherche à se sauver.