Politique / France

Jean-Claude Monod: “Le geste de François Hollande met la gauche devant sa responsabilité”

Temps de lecture : 3 min

Jean-Claude Monod: “Le geste de François Hollande met la gauche devant sa responsabilité”

François Hollande en 2015 (cc) Flickr 

Le renoncement de François Hollande à briguer un second mandat présidentiel, ce jeudi 1er décembre, est une décision inédite dans l’histoire de la Ve République. Quel est le sens de ce geste ? Décryptage avec Jean-Claude Monod, philosophe et auteur, entre autres, de “Qu’est-ce qu’un chef en démocratie ? Politiques du charisme” (Seuil, 2012).

Comment réagissez-vous à la décision de François Hollande, renonçant à se présenter pour un second mandat ?

Jean-Claude Monod : J’ai été positivement surpris par cette décision, comme beaucoup de monde. Cette surprise est peut-être le signe de notre perception dégradée du monde politique actuel : nous avons tendance à penser que la poursuite du pouvoir est irrésistible pour ceux qui l’occupent ou l’ont occupé, et que la lutte des egos l’emporte systématiquement sur les intérêts du pays ou d’un camp politique. On peut bien sûr voir dans le choix de Hollande la conclusion imparable d’un échec, mais son discours, digne et sobre, a réussi à transformer ce constat d’impopularité record en un geste de responsabilité, et d’avertissement à l’égard de son camp désuni – face à un double danger qui me semble réel, celui d’une droite très dure socialement et d’une extrême droite toujours dangereuse malgré son ravalement de façade. Le geste de Hollande met la gauche, et singulièrement celle qui estime que la gauche de gouvernement n’est pas une contradiction dans les termes, devant sa responsabilité.

 

Est-elle un signe de courage et de lucidité ou la simple résignation d’un « président normal », devenu le plus impopulaire de la Ve République ?

Se mettre dans la tête d’autrui n’est pas dans mes capacités. Je constate que l’on disait beaucoup, ces dernières semaines, qu’il faudrait que Hollande se berce d’illusions terribles pour se lancer dans une primaire et, à supposer qu’il passe ce premier cap, dans une élection dont l’issue était à l’évidence condamnée pour lui. Il paraît donc logique de lui reconnaître aujourd’hui une lucidité sur ce point. Pour le courage, on peut en débattre : le courage aurait pu consister à livrer bataille malgré tout, au risque de l’humiliation. Mais il y a aussi un courage du renoncement, celui du refus du déshonneur, de la quête du pouvoir à tout prix.

 

« Le dépla-
cement du social vers l’identitaire ne favorise pas un charisme de progrès »

Sur la scène politique actuelle, deux figures antagonistes semblent s’affronter : des leaders charismatiques et populistes, comme Donald Trump aux États-Unis, d’une part ; des dirigeants renonçant, comme François Hollande, ou austères, comme François Fillon, de l'autre. Peut-on encore croire à l’émergence d'un « grand homme » qui soit un « vecteur progressiste » en démocratie ?

Je m’interrogeais dans mon livre [Qu'est-ce qu'un chef en démocratie ? Politiques du charisme, Seuil, 2012] sur la possibilité de résurgences d’un « charisme démocratique » au sens d’un personnage capable d’exprimer les intérêts des dominés, de redonner souffle à l’expérience démocratique et d’en repousser les frontières, ou de combattre les inégalités, etc., comme ont pu le faire, en leur temps, Jaurès, Roosevelt, peut-être Lula ou Obama. Je ne vois pas pourquoi cette figure serait désormais impossible. Mais il est vrai que ce qu’on peut appeler « l’hégémonie culturelle » semble être passée, depuis quelque temps, à droite, et parfois à l’extrême droite. L’idée même de progrès est décrite comme complètement caduque, il n’est question que de déclin (national ou civilisationnel), de menace identitaire, et ce déplacement du social vers l’identitaire ne favorise pas, c’est le moins qu’on puisse dire, un charisme de progrès.

 

Qu’espérer de notre prochain « chef » ?

Qu’il montre, peut-être, qu’une autre politique économique que l’austérité ou qu’un néolibéralisme faiblement amendé est possible. Mais c’est là un souhait qui engage mes propres affinités politiques. Sur le plan plus général de la fonction présidentielle même, on peut attendre qu’une feuille de route claire soit donnée quant au partage des tâches entre le Président et le Premier ministre, que le chef de l’État ne se répande pas en confidences « off » vouées à parasiter l’espace public, qu’il assume la solennité - et la qualité de langage - de la fonction, qu’il garantisse la laïcité tout en excluant toute stigmatisation et qu’il joue un rôle de « leader apaisant » plutôt que de favoriser les passions tristes. 
 

☛ lire aussi le dialogue entre Jacques Attali et Jean-Claude Monod: les politiques sont-ils encore aux manettes?