Hors-série "Les anti-Lumières"
Sade et Rousseau, frères ennemis des Lumières
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Cet article est issu du Hors-série n°N°33 de Philosophie magazine « Les Anti-Lumières », en kiosque le 21 mars 2017. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
L’auteur du Discours sur l’origine de l’inégalité estime que le progrès et la société corrompent, tandis que l’auteur
de Juliette ou les Prospérités du vice juge que l’homme est naturellement mauvais. Frères ennemis unis dans leur opposition aux Lumières.
Si la confiance dans le lien social définit les Lumières, la sécession rousseauiste et l’isolisme 1 revendiqué par Sade s’en éloignent radicalement. Le point de départ de leurs deux aventures intellectuelles semble pourtant se rattacher aux Lumières. Lorsque Jean-Jacques Rousseau entreprend en 1753 de répondre à l’Académie de Dijon sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, il ne s’embarrasse pas de tradition religieuse et cherche à définir un état de nature qui serve de référence ; il entend seulement distinguer l’homme naturel des divers états connus de vie sauvage qui en représentent autant d’écarts et de transformations. La confiance dans la nature est caractéristique d’une réhabilitation de l’être humain, propre à l’optimisme des Lumières. L’appareil sensoriel permet aux hommes de constituer des idées ; cette affirmation de l’empirisme est l’autre élément qui rattache le Discours sur l’origine de l’inégalité à la pensée des Lumières. Les hommes n’ont pas plus besoin d’idées innées que d’une transcendance créatrice : « Tout animal a des idées puisqu’il a des sens, écrit Rousseau, il combine même ses idées jusqu’à un certain point, et l’homme ne diffère à cet égard de la bête que du lus au moins. »
Une fracture se manifeste pourtant dans cet écart minime du « plus au moins ». Alors que l’animal reste enfermé dans les cercles de la répétition, l’homme se différencie par une faculté « presque illimitée » à laquelle Rousseau donne le nom de perfectibilité. Le néologisme introduit ainsi par le Discours sur l’origine de l’inégalité semble magnifier le pouvoir d’auto-création de l’être humain et inverser le vieux schéma de la Chute en un Progrès qui dessine une histoire s’acheminant vers des lendemains meilleurs. Par son étymologie, la perfectibilité semble une pulsion vers la perfection. L’argumentation de Rousseau fait pourtant de ce principe de changement une catégorie ambiguë. Si la nature de l’homme est d’échapper à la nature, un tel écart se fait pour le meilleur ou pour le pire : arrachement glorieux à la fatalité ou bien embardée vers une inégalité toujours accrue et une condition sans cesse plus malheureuse. Le second Discours rejoint ainsi le premier qui a fait connaître le Genevois, quelques années plus tôt. Il s’agissait alors de savoir « si le rétablissement des sciences et des arts a[vait] contribué à épurer les mœurs ». Le rétablissement des sciences et des arts, c’est, dans notre historiographie, la Renaissance et les Lumières après le Moyen Âge, le progrès scientifique et artistique après la stagnation ou la régression. Jean-Jacques Rousseau s’est imposé au concours de l’Académie de Dijon en répondant négativement, alors que semblait évidente, au mitan du XVIIIe siècle, la complémentarité du développement scientifique et économique et de l’amélioration sociale et morale. Il se présente alors en « citoyen de Genève », c’est-à-dire en membre d’une République vertueuse et modeste à l’opposé de Paris, la Ville-Lumières, le centre de l’esprit et du luxe.