Un an après

Samuel Paty : ce que son mémoire d’étudiant dit de lui

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Mardi 20 octobre 2020, le portrait de l’enseignant assassiné Samuel Paty est affiché avec un ruban noir sur les marches de l’Assemblée nationale à Paris

Mardi 20 octobre 2020, le portrait de l’enseignant assassiné Samuel Paty est affiché avec un ruban noir sur les marches de l’Assemblée nationale à Paris. © Lewis Joly/AP/SIPA

Comment rendre hommage à Samuel Paty, assassiné le 16 octobre 2020 après avoir montré à ses élèves une caricature de Mahomet lors d’un cours sur la liberté d’expression ? Peut-être en faisant connaissance avec son écriture et sa pensée, qu’il déploie dans son mémoire d’étudiant en histoire, au milieu des années 1990. Son thème ? Une analyse de la couleur noire de 1815 à 1995, que publient les Presses Universitaires de Lyon.

Il serait absurde d’y rechercher des anticipations et des télescopages avec la tragédie de l’année dernière. En revanche, on peut y découvrir une pensée vivante et talentueuse sur l’ambivalence des représentations. On comprend également pourquoi, dans sa carrière d’enseignant, il lui a paru important de proposer à ses élèves de réfléchir autour d’une image. 

 

© Presses universitaires de Lyon

 

© Presses universitaires de Lyon

 

  • Le thème de Samuel Paty est, à l’époque où il le rédige, en 1995, neuf : le sens social, esthétique et symbolique de la couleur noire, du début du XIXe siècle à nos jours. Certes, l’historien Michel Pastoureau, que l’étudiant-chercheur cite dans son mémoire, a déjà publié des études sur les couleurs, comme Couleurs, images, symboles en 1989, ou Dictionnaire des couleurs de notre temps en 1992. Mais son ouvrage sur l’histoire du noir ne paraîtra qu’en 2008. Samuel Paty s’engage donc dans une recherche originale, et il apporte un regard très personnel. 
  • Son travail sur l’histoire des représentations se fonde principalement sur des œuvres de culture : extraits de romans – Balzac, Maupassant, Julien Green –, commentaires de tableaux (Boudin, Caillebotte, Manet…), mais aussi de musique contemporaine pour évoquer par exemple les « gothiques » adeptes de The Cure ou Joy Division. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’il ait décidé, une fois devenu professeur d’histoire, d’analyser avec ses élèves une caricature de Mahomet tirée de Charlie Hebdo. Depuis qu’il est étudiant, l’analyse des images l’intéresse. 
  • Le parcours qu’il retrace est empli de nuances. Il montre que la couleur noire, durant tout le XIXe siècle et au moins jusqu’aux années 1920, devient la couleur favorite de la bourgeoisie pour s’habiller. Les paysans, eux, portent du noir uniquement le dimanche. À la faveur des parties de campagne, des bals populaires, de l’essor du sport et de la civilisation des loisirs, la palette s’éclaircit toutefois. Un grand renversement survient dans les années 1960, moment où la jeunesse revendique la couleur pour lutter contre le conformisme bourgeois. Enfin, dans les années 1980, le noir « corbeau » des gothiques vient, dans un mouvement de balancier, lutter contre la polychromie ambiante. 
  • La symbolique du noir passionne l’étudiant. S’il ne consacre que quelques pages au noir de la mélancolie ou de la mort, il explore avec une gourmandise manifeste les ambiguïtés de cette non-couleur qui exprime l’intransigeance. Il rappelle que le noir est « un signe de ralliement antibourgeois, anticapitaliste, quand il représente l’anarchie ou le fascisme ». C’est une couleur « extrémiste », « une couleur sans nuances, qui ne connaît pas le compromis ». En voyant flotter le drapeau noir de l’État islamique, dans les années 2010, il a certainement dû réfléchir au radicalisme islamiste et y voir ce qu’il a reconnu dans ses anciens étendards. Cette couleur, en effet, « représente le souhait de l’anéantissement de la société en place. Mais après la destruction vient la renaissance, à l’image du jour qui succède à la nuit, du printemps qui suit l’hiver, de la lumière qui chasse les ténèbres du chaos ». Il avait déjà compris la mystique nihiliste du drapeau noir. 
  • In fine, Paty explique que « le sens d’une couleur dépend toujours d’un contexte ». En citant, au début de son mémoire, Ludwig Wittgenstein, qui affirme qu’on ne peut jamais expliquer une pure sensation de couleur, Samuel Paty montre que la couleur est investie par des significations symboliques diverses et parfois contradictoires. Cette pluralité de sens, il a sans doute voulu l’expliciter et la transmettre à ses élèves. Les fanatiques l’ont tué pour cette raison. Mais désormais, nous pouvons lire Samuel Paty.

 

Le Noir, société et symbolique 1815-1995, mémoire d’étudiant de Samuel Paty, vient de paraître aux Presses universitaires de Lyon. 152 p. 10€, disponible ici.

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