Hors-série "Le monde selon Michel Serres"
Serge Abiteboul et Gilles Dowek : information, la révolution du doux
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Cet article est issu du Hors-série n°N° 39 de Philosophie magazine « Le monde selon Michel Serres », en kiosque le 11 octobre 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Un penseur soucieux d’interroger les grandes transformations du monde contemporain : Michel Serres vu par les informaticiens Serge Abiteboul et Gilles Dowek. Le philosophe les a aidés à interroger leurs propres pratiques et à comprendre à quel point la numérisation du monde bouleverse la manière de communiquer et le rapport à l’information de l’homme d’aujourd’hui. Et de demain ?
Quels enseignements avez-vous retirés de votre rencontre avec Michel Serres ?
Gilles Dowek : Une anecdote me semble révélatrice de l’homme qu’est Michel Serres : nous l’avions invité, avec Serge, à donner une conférence à Saclay, à laquelle assistaient des chercheurs, des étudiants et aussi des lycéens. L’un d’eux l’avait interpellé en lui disant que Jacques Ellul, pourfendeur de la technique, disait exactement le contraire de ce qu’il racontait. Michel Serres a alors patiemment repris les thèses du lycéen en essayant de le mettre face à ses contradictions. Par exemple, il lui a demandé s’il avait un téléphone portable – ce qui était évidemment le cas. « Pourquoi ne le jetez-vous pas, si vous pensez que cet objet vous aliène ? » C’était un moment merveilleux – une leçon de philosophie pratique.
Serge Abiteboul : Pour ma part, j’ai réalisé naïvement, à un moment donné, que l’informatique, mon sujet de recherche, transformait le monde. Et, en tant qu’informaticien, qu’il était temps de réfléchir en quoi ! J’ai donc cherché à lire et écouter des philosophes, dont je pensais qu’ils m’aideraient à prendre du recul sur ma pratique. Mais je n’ai croisé que des « penseurs » qui ne comprenaient rien aux nouvelles technologies et à l’informatique, et racontaient donc à peu près n’importe quoi, avec un catastrophisme grandiloquent. Puis j’ai rencontré Michel Serres : d’abord, je comprenais ce qu’il disait, moi qui n’ai aucune formation philosophique ; mais surtout il comprenait ces grandes transformations du monde, et en parlait avec optimisme. En outre – et si j’ose dire, c’est sa marque de fabrique –, il est capable, dans une conversation, de prendre un chemin de traverse pour raconter une anecdote qui vous trotte dans la tête et vous amène à vous poser des questions. C’est obsédant parce qu’il sait mettre le doigt sur les vrais problèmes.
Est-ce pour rendre hommage à sa clairvoyance que vous avez commencé votre leçon inaugurale en 2012 au Collège de France en citant Petite Poucette ?
S. A. Oui, parce que le texte de Petite Poucette situait exactement le discours que je voulais tenir au Collège de France sur la gestion en informatique de données, d’informations, de connaissances : « Je ne connais pas d’être vivant, dit Serres, de cellule, tissu, organe, individu et peut-être même espèce, dont on ne puisse pas dire qu’il stocke de l’information, qu’il traite de l’information, qu’il émet et qu’il reçoit de l’information. » Tout part de là.