Seuls parmi les derniers hommes
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Cet article est issu du numéro 27 de Philosophie magazine « 27 - mars 2009 », en kiosque le 26 février 2009. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Dans les pays occidentaux, la population la plus prospère du monde a vu sa fécondité massivement diminuer au cours des dernières décennies. Un paradoxe, que les philosophes Jean Baudrillard ou Peter Sloterdijk expliquent par le triomphe de l’individualisme et l’achèvement de la modernité.
En France, la pilule contraceptive est autorisée en 1967 et l’avortement est légalisé en 1975. Or, à partir du moment où le contrôle des naissances devient possible, le choix le plus massif, le plus répandu chez les Européens et les habitants de l’ensemble des pays développés est… de ne pas faire d’enfants. On salue le taux de fécondité de la France, si exceptionnel en Europe, mais il n’est pour 2008 que de 2,018 enfants par femme, donc inférieur au seuil de renouvellement des générations (qui est de 2,1). C’est un fait d’autant plus étonnant que l’Europe est un des continents les plus prospères de la planète, qu’on y accouche dans des conditions sanitaires satisfaisantes, que la mortalité infantile y est faible, qu’on n’y souffre ni de la guerre ni des pandémies et qu’une large part de sa population est à l’abri de la faim et du froid… Comment expliquer qu’au pôle de développement du capitalisme, les êtres humains les plus privilégiés décident, en toute lucidité, de ne pas engendrer ?
« Le tournoiement de la ville est tellement fort qu'il est surhumain de penser vivre à deux. »
Jean Baudrillard
Dans Amérique, publié en 1986 (Livre de Poche), Jean Baudrillard émet quelques remarques qui peuvent éclairer ce paradoxe. Il observe New York, mais ce qu’il y voit s’applique aussi bien à Paris qu’aux autres capitales occidentales : « Le tournoiement de la ville est tellement fort, note-t-il, la puissance centrifuge est telle qu’il est surhumain de penser vivre à deux, de partager la vie de quelqu’un. Seuls, les tribus, les gangs, les mafias… peuvent survivre, mais pas les couples. » La métropole contemporaine serait donc une « anti-Arche », dont la fonction principale ne serait pas de sauver l’espèce, mais bien de la saborder, de l’entraîner dans un tel tournoiement des plaisirs et des passions individualistes qu’elle en perdrait la préoccupation de sa propre survie.