Biographie
Jean Baudrillard. L'homme objet
© Lydia Lys Selimalhigazi pour PM
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Cet article est issu du numéro 42 de Philosophie magazine « 42 - septembre 2010 », en kiosque le 26 août 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Un temps proche des situationnistes, toujours contestataire, Jean Baudrillard ausculte le réel et les objets, qui l’obsèdent. Ses nombreux voyages, aux États-Unis notamment, élargissent le champ de ses réflexions. Adepte d’embardées provocantes, il ne cesse de décrypter la société de consommation, l’effacement de la réalité, la guerre chirurgicale. Et d’aviver la polémique.
« C’est ici que commence le reste de ma vie », glisse Jean Baudrillard en exergue à ses Cool Memories, mémoires cool comme il pouvait l’être : paradoxal, alerte et profond. Penseur fulgurant prêtant aux objets une âme, tribun polémiste, poète collectionneur d’aphorismes, il furète dans les recoins du monde pour en dévoiler la part maudite, le jeu. Il débusque ses obscurités, « faisant l’hypothèse qu’il n’y a rien plutôt que quelque chose, et traquant ce rien qui court sous l’apparence du sens ». Marxiste hérétique à ses débuts, trouble-fête soixante-huitard à Nanterre, Jean Baudrillard est un penseur du virtuel et de la séduction, du signe. Praticien du réel se coltinant le quotidien « pour faire événement », il s’affirme « pataphysicien à vingt ans – situationniste à trente – utopiste à quarante – transversal à cinquante – viral et métaleptique à soixante ». Suivons-le à travers ces métamorphoses.
Né à Reims le 27 juillet 1929 dans une famille ardennaise d’origine paysanne, Jean Baudrillard dit avoir gardé de ce fond de terroir « comme une précaution barbare à l’égard de la culture », qui ne l’empêchera pas de devenir poète et créateur de concepts. De sa terminale, il retient deux figures : Friedrich Nietzsche, qu’il lit avec ferveur, et Emmanuel Peillet. Ce professeur de philosophie, fondateur du Collège de pataphysique, que rejoint Baudrillard en 2001, l’initie à la « science des solutions imaginaires » (Alfred Jarry), arme de guerre contre « l’intégrisme de la réalité, du réel et du rationnel ». Peillet lui communique sa passion pour Rimbaud, qui entre dans son « bestiaire idéal », avec Antonin Artaud et Friedrich Hölderlin, dont il traduit neuf poèmes.
Une hypokhâgne au lycée Henri-IV, à Paris, le destine à l’excellence. Mais Baudrillard prend la tangente. Il retourne au contact du monde – une stratégie qu’il conservera toute sa vie. Devenu ouvrier agricole, puis maçon dans la région d’Arles, Jean Baudrillard ne tournera plus jamais le dos au réel. Sa maxime ? « Le réel, c’est plus fort que toi… »
Avec Barthes, Bourdieu et Lefebvre
Une certification en allemand signe son retour à Paris. Lecteur dans des universités allemandes au début des années 1950, puis professeur au lycée, il entre aux éditions du Seuil comme lecteur. À l’École pratique des hautes études, il est formé par Roland Barthes, sémiologue dressant un « inventaire des systèmes de signification contemporains », par Pierre Bourdieu, sociologue penseur de la « violence symbolique », et par Henri Lefebvre, dont il devient l’assistant. Lefebvre, spécialiste de Marx, auteur d’une Critique de la vie quotidienne inspirant l’Internationale situationniste, introduit en France la sociologie urbaine. Devant tous trois, Baudrillard soutient en 1966 sa thèse de troisième cycle : « Le Système des objets » – où la consommation est envisagée comme « une activité de manipulation systématique de signes ». À la même époque, il traduit Marat-Sade du dramaturge Peter Weiss et Dialogues d’exilés de Brecht. Ces travaux dégagent l’horizon marxiste des premiers ouvrages du sociologue Baudrillard, « très ami avec Lyotard, Guattari et tous… », proche des situationnistes, cofondateur des revues Utopie et Traverses (avec Paul Virilio), enseignant à Nanterre à la veille de Mai-1968.
Lorsque débute le mouvement du 22 mars, avec l’occupation de la tour centrale de la faculté, Jean Baudrillard, qui s’est détaché des situationnistes, est aux côtés de Daniel Cohn-Bendit. Mais, rétif à toute catégorisation, il se désolidarise rapidement du « gauchisme tel qu’il était advenu, ce militantisme fermé ».