Soi-même par les autres

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Cet article est issu du numéro 69 de Philosophie magazine « 69 - mai 2013 », en kiosque le 24 avril 2013. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

« C’est moi que je peins » ; « Je suis moi-même la matière de mon livre » ; « J’ose non seulement parler de moi, mais parler seulement de moi ». Montaigne le répète à satiété dans les Essais : le sujet et l’objet de l’ouvrage, c’est lui dans sa vérité singulière.

De fait, il s’y montre sous toutes les coutures. La « fricassée » qu’il « barbouille » nous sert le menu de ses pensées et de ses expériences, décrivant absolument tout, de sa silhouette à ses calculs rénaux. Faut-il voir dans les Essais un monument de nombrilisme outrancier, à la gloire d’un ego clos sur lui-même ? Non. En réalité, le livre est un hymne à l’altérité, qui ne lasse pas d’éveiller notre intérêt et même plus : nous constitue. Cette altérité est déjà celle, bien sûr, de l’ami, de l’alter ego Étienne de La Boétie. Mais Montaigne s’ouvre également à tous les autres êtres de sa condition, manifestant à leur égard une curiosité inlassable. D’où ses descriptions enthousiastes d’autres mœurs et coutumes que les siennes. Elles sont parfois lointaines : dans l’essai « Des Cannibales », Montaigne évoque les pratiques des habitants du Nouveau Monde, récemment découvert ; loin de tout ethnocentrisme, il ne juge et ne dévalorise pas les Indiens d’Amérique car, de manière générale, « les Barbares ne nous sont rien de plus merveilleux que nous ne sommes à eux ». C’est là promouvoir une éthique du décentrement, respectueuse des différences. Moins éloignées de nous, les populations d’Europe intriguent fortement notre homme, qui se rend en Allemagne et en Italie en 1580-1581. Dans son Journal, il dit avoir goûté la choucroute et remarque que les Italiens sont « paresseux » et se lèvent tard… Le voyage, quel « exercice profitable », permettant de « façonner la vie », de « lui faire goûter une si perpétuelle variété de formes de notre nature » (Essais) ! Il est bon de « frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui ». Foncièrement pluraliste, Montaigne n’entend pas « enseigner » une vérité définitive sur l’homme – son scepticisme consiste précisément à rejeter les idées trop générales, les thèses dogmatiques – mais « raconter », peindre les visages innombrables de la diversité. L’altérité qui lui est si chère, Montaigne la rencontre enfin au fond de lui-même. Certes, il ne jure que par son « moi » ; mais, celui-ci n’a rien d’une entité stable ou aisément connaissable. C’est plutôt une énigme : « Plus je me hante et me connais, plus ma difformité m’étonne : moins je m’entends en moi. » Étrangeté, et non souveraineté de l’ego. Toujours un écart se creuse de soi à soi, toujours de nouveaux « moi » surgissent et cousent un costume d’Arlequin bigarré : « Moi à cette heure, et moi tantôt, sommes bien deux. » Les Essais, work in progress inachevé, ont pour vocation de collecter ces nuances infinies de l’identité personnelle, par essence fluctuante. Quand écrire, c’est se faire singulier pluriel. Ainsi, Montaigne est tout sauf auto-suffisant et -centré – il invite à se découvrir soi-même par les autres : les proches, les lointains et les autres que j’ai été, suis et serai.

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Empathie Intersubjectivité