Entretien avec Michel Serres

Soudain, le monde entra en équation

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Cet article est issu du Hors-série n°30 de Philosophie magazine « Le miracle grec », en kiosque le 01 juillet 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Inventées au - VIe siècle en Grèce, les mathématiques mettent le monde en formules et ouvrent l’accès à l’abstraction, née sous X. Ce faisant, elles révèlent le monde tel qu’il est. Une histoire contée par Michel Serres, pour qui l’abstraction a d’abord eu le visage enchanteur d’une inconnue.

Je crois vraiment au miracle grec ! Quand Renan a parlé de miracle, il a dû le dire dans une perspective religieuse ou impérialiste. Je l’emploie volontiers au sens des thermodynamiciens ou des probabilistes. Qu’est-ce alors qu’un miracle ? C’est un événement dont la probabilité d’apparition est quasi nulle. Or, un événement pareil n’est advenu dans aucune autre civilisation.

Toutes les cultures connaissaient la numération, même basique, car elle est nécessaire au commerce et au mariage. Le nombre est donné par la nature, l’arithmétique est presque innée. D’autre part, il y avait certainement chez les Égyptiens ou les Babyloniens quelque chose comme des programmes ou des algorithmes qui permettaient d’accéder à des solutions. Mais il n’y avait rien d’abstrait. C’est bien les Grecs qui, les premiers, ont accédé à l’abstraction avec l’espace géométrique. Le miracle est là. Il est à la fois historique et cognitif.

J’ai vécu personnellement, enfant, ce miracle de l’accès à l’abstraction. J’avais neuf ans en 1939, la mobilisation avait réduit le nombre de professeurs et rassemblé les classes. J’étais en primaire ; me voilà bombardé en quatrième. Et en classe de mathématiques, je découvre un beau jour un « X » sur le tableau noir. Intrigué, je demande de quoi il s’agit. « C’est l’inconnue ! », me répond le professeur. « Mais qu’est-ce que c’est, l’inconnue ? J’ai l’habitude de calculer avec des chiffres, pas avec des lettres ! Quelle est la valeur de ce X ? ». Et lui de me répondre : « X a toutes les valeurs, mais il n’en a aucune ! ». Une porte s’est ouverte, qui l’est restée pour toujours ! J’étais passé à l’abstrait. Tout d’un coup, j’entrais dans un pays enchanté, transparent, qui permettait de saisir à toute vitesse ce qu’on peinait à comprendre pas à pas. J’en ai parlé à beaucoup d’instituteurs qui restent, comme moi, béats devant cette arrivée à l’abstrait chez leurs élèves comme devant l’accès à la lecture ou à l’écriture. Une fois qu’on a vécu ce miracle, on ne peut plus revenir en arrière.

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