Entretien
Mehdi Moussaïd, alias Fouloscopie : “Il est possible de mettre en équation le comportement humain dans une foule”
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Pourquoi la foule chante-t-elle toujours juste ? Comment se propagent les rumeurs ? Le point commun de ces questions, c’est qu’on peut y répondre grâce à la science des comportements collectifs. Le spécialiste Mehdi Moussaïd, chercheur à l’institut Max-Planck de Berlin et plus connu sur YouTube en tant que Fouloscopie, explique qu’il est possible de modéliser les mouvements d’une foule humaine, comme s’il s’agissait de fourmis ou de matière inerte. Entretien.
Sur YouTube, vous rendez accessible à vos 313 000 abonnés « la science du comportement des foules ». Mais dans la vie, vous êtes chercheur. Comment gérez-vous ces deux fonctions ?
Mehdi Moussaïd : Je travaille dans un laboratoire qui étudie les comportements collectifs, à l’institut Max-Planck de Berlin. Ma spécialité, c’est le comportement de la foule, dans ses déplacements, ses émotions et ses décisions collectives. J’ai soutenu une thèse de doctorat sur ce sujet en 2010, à Toulouse, où j’étudiais notamment les sociétés animales : les bancs de poissons, les vols d’oiseaux ou les colonies de fourmis. Chez les insectes sociaux, nous étudions non seulement leur déplacement mais aussi leur capacité à résoudre des problèmes par l’intelligence collective, ce qu’on appelle l’intelligence en essaim.
“Une personne seule est imprévisible, mais une masse de personnes fait système, avec ses lois dynamiques, son inertie, sa prévisibilité”
Il y a donc une continuité entre l’étude des foules animales et des foules humaines ?
Absolument. Je travaillais personnellement sur les foules humaines mais j’ai commencé au département de biologie, où j’étais entouré de collègues qui étudiaient les animaux sociaux. L’étude du comportement des foules est inter-disciplinaire par essence : il y a des psychologues, une branche de la biologie qui s’appelle l’éthologie (la science du comportement) et, de manière étonnante, une discipline qui domine presque les débats : la physique. Il y a énormément de physiciens qui travaillent sur ce sujet, car, dans le contexte d’une foule, il est possible de mettre en équation le comportement humain, comme s’il s’agissait de mécanique des fluides ou des solides. Ce qui est fascinant, c’est que l’on ne peut pas décrire une personne seule avec une équation, parce qu’elle dispose d’un libre arbitre, mais lorsqu’il y a assez d’individus pour composer une foule, il est possible de modéliser mathématiquement le comportement de ce qui devient alors un « système-foule ».
On peut donc modéliser les mouvements des êtres humains comme on modéliserait ceux d’une pierre ou d’un liquide ?
On peut tout à fait faire une analogie avec la matière inerte. Quand on « zoome » et qu’on essaie de décrire le comportement d’un électron, on n’y arrive pas. Parce qu’il est chaotique et imprévisible par essence. Mais à partir du moment où il y a beaucoup d’électrons mis ensemble, la matière qu’ils forment est stable et prévisible. C’est pareil avec les humains : une personne seule est imprévisible, mais une masse de personnes fait système, avec ses lois dynamiques, son inertie, sa prévisibilité.
C’est paradoxal. Comment peut-on expliquer simultanément la proposition 1 – chaque individu est doué d’un libre arbitre qui lui permet de tourner à droite ou à gauche – et la proposition 2 – dès lors que les individus sont rassemblées, ils deviennent aussi prévisibles que de la matière inerte ?