Sous la raison, le rêve

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Cet article est issu du numéro 65 de Philosophie magazine « 65 - décembre 2012, janvier 2013 », en kiosque le 29 novembre 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Et soudain la lumière (de la vérité) fut. Dans l’itinéraire de Descartes, la journée du 10 novembre 1619 et la nuit qui s’ensuivit marquent un tournant décisif, scellant la vocation d’une vie. Avant d’y venir, petit rappel des faits : ayant obtenu en 1616 son baccalauréat et une licence de droit, Descartes bifurque. Il a soif d’aventures, aspire à se plonger dans le grand « livre du monde » (Discours de la méthode). Il largue les amarres, direction la Hollande, où il s’engage dans l’armée du prince d’Orange, Maurice de Nassau. L’expérience le déçoit, mais le séjour présente au moins un intérêt : il rencontre Isaac Beeckman, un jeune savant qui lui transmet son intérêt pour les mathématiques. Descartes se remet à voyager et pose ses valises en Allemagne en 1619 – il a alors 23 ans. Alors que l’hiver pointe, il s’enferme dans une petite pièce bien chauffée : c’est le fameux poêle (« À poêle, Descartes, à poêle », écrira Queneau). C’est dans cette atmosphère confinée qu’il connaît la révélation. Que s’est-il passé exactement ? Descartes a consigné l’événement dans son registre, entamant un petit discours intitulé Olympica, « Les Olympiques ». Cet écrit est perdu, mais son contenu nous est connu dans les grandes lignes grâce à son biographe Adrien Baillet (un volume paru récemment aux PUF compile utilement tout ce qu’il faut savoir sur ces Olympiques[1] ). Descartes y transcrit les trois songes qu’il a eus durant la nuit du 10 au 11 novembre. Ses rêves ne font pas exception à la règle : anticartésiens au possible, ils sont remarquablement bizarres et décousus. On y croise des « fantômes », un mystérieux « Monsieur N » ; Descartes s’effraie, déambule, s’imagine un « melon […] apporté de quelque pays étranger », puis découvre dans le troisième songe un « dictionnaire » puis un recueil de poésie… Bref, le tout est passablement embrumé. Cependant, nous dit Baillet, Descartes va lui-même interpréter ses propres songes… tout en continuant à dormir ! Les détails incongrus reçoivent une explication plus ou moins convaincante : le melon signifie « les charmes de la solitude » – pour l’anecdote, Freud, interrogé sur les rêves de Descartes, verra sans surprise dans cette association d’idées « une connotation sexuelle » –, tandis que le dictionnaire symbolise « toutes les sciences ramassées ensemble ». De manière générale, Descartes se persuade que son troisième songe lui assigne une mission : « l’esprit de la vérité » s’est emparé de lui et il doit lui consacrer « le reste de sa vie ». Alea jacta est, et quatre mois avant sa mort, il écrira encore à la princesse Élisabeth que son « principal bien en cette vie » n’est autre que « la recherche de la vérité ». Ainsi, au regard de cette nuit de bouleversement, il apparaît que le cartésianisme, associé au déploiement ordonné de la méthode, a une provenance onirique. Sous la raison, le rêve.

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