La lettre du lundi

Stances à un voleur de téléphone

Temps de lecture : 2 min

Stances à un voleur de téléphone

© ilyaliren/iStockphoto

« Dès le début des vacances de cet été, je me suis fait dérober mon smartphone à Marseille… et je ne l’ai pas remplacé avant mon retour. Résultat : une expérience de sérénité corporelle et spirituelle dont j’avais oublié la saveur. Dans les pas de Georges Brassens et de ses Stances à un cambrioleur, j’ai souhaité adresser en alexandrins ma gratitude à mon voleur. Par son rapt, ne m’a-t-il pas rendu une part de mon attention ?

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Prince des pickpockets et du vol à la tire
Toi qui ôtas mon cher smartphone de ma poche
Lorsque la Canebière m’offrait ses loisirs 
En ton honneur j’ai composé ce feuilleton

Sache que j’apprécie à sa valeur le geste
Qui te fit jeter la carte Sim sans façon
De peur que je ne puisse d’un coup de fil preste
Retracer tes pas, revoir mes applications

Les voleurs comme il faut, c’est rare de ce temps
Tu ne m’as pas dérobé toutes mes données 
Désactivant dédaigneux l’insondable champ
De mes photos et messages trop familiers

Quel bon journaliste, mon salaud, tu serais !
Autre signe indiquant toute absence de tare
Respectueux du travailleur et de son art
Ses précieux contacts tu ne lui a pas soustraits

Pour toutes ces raisons vois-tu, je te pardonne
Sans arrière-pensée après mûr examen
Ce que tu m’as volé, eh bien, je te le donne
Ça ne pouvait tomber en de meilleures mains

D’ailleurs, moi qui t’écris, avec mon édito
Si je parviens à mettre quelques justes mots
Sur l’actualité qui chaque jour nous saisit
C’est que j’utilise comme précieux outil

Cette attention que l’objet dont tu t’es saisi
Tend à détruire en captant pour sa seule part
Tous les regards dont il fait un troupeau hagard
Et tous les sens dont il fait un seul corps transi

Aussi me l’arrachant, m’as-tu rendu présent
À tous les possibles négligés de l’instant 
À la durée étale des jours et des nuits 
Qui n’était plus brisée par le clic et le bruit

La pause bénie que ton rapt m’a accordée
Ne peut, hélas ! pas bien longtemps se prolonger

Fort de ce que je n’ai sonné aucun gendarme
Ne te crois pas du tout tenu de revenir
Ta moindre récidive abolirait le charme
Laisse-moi, je t’en prie, sur un bon souvenir

Et pas trop de remords, d'ailleurs nous sommes quittes
Après tout ne te dois-je pas cette ballade ?

Post-scriptum : si le vol est l’art que tu préfères
Ta seule vocation, ton unique talent
Prends donc pignon sur rue, mets-toi dans les affaires
Promets aux clients de suspendre leur tourment ! »