Hors-série "Orwell"

Stéphane Leménorel : la "décence ordinaire"
 contre le productivisme

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Cet article est issu du Hors-série n°n° 48 de Philosophie magazine « George Orwell, ça nous regarde », en kiosque le 25 février 2021. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

 

 

Orwell, précurseur de la décroissance ? C’est la thèse défendue par le philosophe et poète Stéphane Leménorel. L’auteur de 1984 n’est pas seulement, en effet, un critique du totalitarisme : il s’effraie de la mécanisation croissante, de notre aliénation à un productivisme décuplé – outil de domination insidieux qui détruit tant les facultés humaines que la nature. Face à la démesure technique, Orwell oppose l’idéal d’une vie à taille humaine faite de mesure et de dignité.


 

Votre ouvrage George Orwell ou la vie ordinaire est paru dans la collection « Les précurseurs de la décroissance » des éditions Le Passager clandestin. Le qualificatif « décroissant » est-il pertinent pour parler d’Orwell ?

Stéphane Leménorel — Si le terme est anachronique, l’idée, elle, ne l’est pas. Nul doute que l’approche de la décroissance aurait séduit Orwell. L’un et l’autre s’inscrivent dans un double mouvement : à la fois rupture radicale avec le capitalisme industriel et conservation de la vie, du milieu naturel, des liens sociaux, des conditions d’une vie décente. Rupture et conservation correspondent bien à la pensée de notre « anarchiste tory ». Orwell était conscient que, face à ce que Walter Benjamin avait nommé la « tempête » du progrès, la première urgence était de protéger et de conserver ce qui pouvait l’être : la vie sociale et la vie sauvage, la dignité et la mesure, l’usage des facultés humaines. Il partage avec la décroissance une orientation radicale : la volonté de renoncer à la quête de puissance, de défendre et reconstruire une vie vivante, désincarcérée de l’imaginaire productiviste, une vie à taille humaine qui retrouve la nature comme un milieu dont il faut prendre soin et non comme une ressource et un matériau. Orwell, qui donne tant d’importance à la vie concrète, aux réalités sociales qui survivent encore sous les décombres du capitalisme triomphant, s’est frotté à ces réalités, faisant l’expérience de la misère au côté des vagabonds et des indigents, partageant la vie des ouvriers : il est lucide sur les saccages sociaux du productivisme et la nécessité d’en sortir.

 

Qu’est-ce qui inquiète Orwell dans la mécanisation du monde ?

Orwell a tôt alerté sur les dangers de la prolifération mécanique. Dès 1936, dans Le Quai de Wigan, il critique la machine. Le processus de mécanisation du monde représente, selon Orwell, une quadruple menace. D’abord, la machine déshumanise : elle tend à nous dispenser d’avoir à user de la pensée, de l’imagination, de la sensibilité sans lesquelles la liberté ne trouve pas matière à s’exercer, et s’atrophie insensiblement. La deuxième menace se concrétise aujourd’hui sous nos yeux : la machine donne aux pouvoirs les instruments d’un exercice contre lequel la résistance devient chaque jour plus impuissante. Orwell est conscient de la tendance totalitaire qui réside au cœur du processus de mécanisation, pour les dictatures comme pour les sociétés réputées démocratiques. Troisième inquiétude : l’autonomisation du système mécanique. « Le processus de la mécanisation, écrit Orwell, est lui-même devenu une machine, un monstrueux véhicule nickelé qui nous emporte à toute allure vers une destination encore mal connue, mais selon toute probabilité […] vers le monde du cerveau dans le bocal. » Depuis 1950, cette autonomie n’a cessé de s’aggraver. Qui plus est, la très haute technicité de ces machines interdit désormais à l’individu d’en avoir la maîtrise ou d’en détourner simplement l’usage : l’homme ordinaire n’a concrètement plus la main sur les créations mécaniques.

"Orwell est conscient de la tendance totalitaire au cœur du processus de mécanisation" Stéphane Leménorel

 

Enfin, Orwell est sensible à une quatrième menace : la mécanisation du monde a des répercussions de plus en plus lourdes et violentes sur le milieu naturel (extractivisme, épuisement des ressources, artificialisation, pollutions), sur le vivant et donc sur le milieu intérieur de l’homme (facultés atrophiées, empoisonnements multiples). Le problème est bien celui de l’enfermement de l’homme dans ses propres productions et Orwell n’était pas optimiste sur notre capacité à résister à ce processus et sur nos possibilités de faire machine arrière. Le plus délicat n’est pas de casser une machine, d’y jeter un sabot , mais de défaire en nous l’esprit mécanique. La machine persiste si l’on n’a pas pris soin de « briser la tournure d’esprit », cette « disposition mentale » qui nous pousse à demander aux machines de vivre à notre place une vie qu’on nous a désappris à aimer. Orwell le notait lucidement : « Nous avons d’ores et déjà perdu le contrôle du processus de mécanisation. Et ceci pour la simple raison que l’humanité a pris le pli. »

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