Suffit-il à un ordinateur de parler pour penser?
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Cet article est issu du numéro 81 de Philosophie magazine « 81 - été 2014 », en kiosque le 03 juillet 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le 7 juin, le test de Turing, étape clé dans les progrès de l’intelligence artificielle, aurait été passé avec succès… par un programme informatique. Reste à comprendre ce qu’on entend ici par intelligence.
Eugene Goostman est subitement devenu célèbre dans le monde scientifique pour avoir passé avec succès le difficile Turing Test 2014. Ni savant ni informaticien, Eugene précise qu’il est un petit garçon ukrainien de 13 ans. D’où vient sa notoriété ? Du fait qu’il ne faut pas croire tout ce qu’il nous raconte. Car ce n’est pas un humain, mais un programme informatique, qui fait la conversation (un « chatbot »).
La compétition, organisée par l’université de Reading, en Angleterre, reproduisait les conditions décrites par Alan Turing, savant britannique et pionnier de l’informatique. À la question épineuse : « Les machines peuvent-elles penser ? », Turing a proposé une réponse habile et indirecte, en fixant les règles de ce qu’il appelle le « jeu de l’imitation ». En résumé, une personne communique à l’aveugle par messages écrits interposés avec deux partenaires, dont l’un est un humain et l’autre un ordinateur qui essaie de se faire passer pour un humain. Le test est considéré réussi si le juge n’arrive pas à déterminer qui est l’humain et qui est la machine. En 1950, Turing a prédit : « dans cinquante ans », il sera possible de programmer un ordinateur « de telle façon qu’un interrogateur moyen n’aura pas plus de 70 % de chances de procéder à la bonne identification après cinq minutes de conversation ». Pour concevoir son test, Turing s’est inspiré de Descartes, qui écrit dans la cinquième partie du Discours de la méthode (1637) : « On peut bien concevoir qu’une machine soit tellement faite qu’elle profère des paroles […], mais non pas qu’elle les arrange diversement, pour répondre au sens de tout ce qui se dira en sa présence, ainsi que les hommes les plus hébétés peuvent le faire. »