Air du temps
“For sure !” : ce qui se cache rhétoriquement derrière le “mème” de Macron à Davos
Davos Klosters (Suisse), le 20 janvier 2026. Intervention spéciale d’Emmanuel Macron en présence de Laurence Fink, PDG de BlackRock et co-président par intérim du Forum économique mondial (FEM), lors de la réunion annuelle du FEM. © 2026 Forum économique mondial/Valeriano Di Domenico
L’accent britannique approximatif du président de la République a donné lieu à de multiples détournements sur les réseaux sociaux. Ou comment augmenter son capital sympathie en jouant de sa personne ? Par Nicolas Tenaillon, auteur de L’Art d’avoir toujours raison.
Répétée plusieurs fois avec un accent très imparfait par Emmanuel Macron lors de sa prise de parole en anglais au forum économique international de Davos, le 20 janvier, l’expression « for sure ! » (bien sûr !) fait le buzz et se voit parodiée partout. Elle a même été reprise ironiquement (« Fo shur ») par le ministre des Affaires étrangères français en réponse aux moqueries de l’ambassade américaine. Calcul rhétorique ou excès de décontraction jusqu’au ridicule ?
Épiphrase, anaphore et accent approximatif
L’intervention du président de la République à Davos avait tout du « en même temps » qu’il revendiquait tant lors de son premier mandat. D’un côté, aisance de style, lunettes de soleil d’aviateur à la Top Gun et anglais parlé avec un accent bien de chez nous ; de l’autre, sérieux d’un discours digne de celui qui se revendique comme chef de file des États européens pour défendre la nécessité du multilatéralisme et qui, en pleine crise du Groenland, ne mâchait pas ses mots à l’égard des Américains, des Chinois et des Russes. Et au milieu ? Cette fameuse sortie dont on peut vérifier qu’elle n’était pas écrite dans le discours transmis à la presse. Que contient-elle ? Trois ingrédients rhétoriques, employés au moins depuis les rhéteurs grecs : l’erotéma (ou épiphrase interrogative), l’anaphore et le jeu sur l’accent... Le tout amalgamé sur un mode improvisé.
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L’erotéma, ou épiphrase interrogative, donc, consiste à se poser une question à soi-même pour contrôler l’enjeu de la discussion. Cicéron en fait usage dans son Pro Milone en demandant, pour émouvoir et persuader les sénateurs romains : « Qui ne voit pas que la République est en danger ? » Macron, lui, fait sauter le point d’interrogation mais le sous-entend lorsqu’il évoque l’évolution de l’Union européenne : « Sometimes is too slow, …for sure, and needs to be reformed, …for sure » (« Est-ce que c’est trop lent ? …bien sûr. Est-ce qu’il faut des réformes ? …bien sûr »).
Deuxième procédé, bien connu : l’anaphore – ou répétition –, qui permet de marteler ce que l’on dit. La répétition de « for sure » accentue l’évidence que Macron veut faire partager sur l’urgence pour l’UE d’agir afin de compter dans le futur. Quant à l’accent prononcé approximativement, Cicéron, qui avait été formé à Athènes et à Rhodes mais qui, dit-on, parlait le grec avec un fort accent latin, suggérait dans le De oratore qu’il peut être utile de ne pas imiter l’intonation de son adversaire afin de bien marquer sa différence avec lui. Il est clair que Macron ne fait aucun effort de prononciation lorsqu’il parle anglais, manière de dire qu’il s’agit pour lui d’une langue internationale, diplomatique plus que patriotique.
L’anaphore “we do prefer” au second plan
Mais tout cela relève-t-il bien d’un choix conscient ? À revoir intégralement l’intervention de Macron (qui dure une demi-heure), on peine à croire que le « for sure » improvisé relevait d’une stratégie rhétorique. Si oui, force est alors de constater que son anaphore en appelait une autre, beaucoup plus sérieuse celle-là, parce qu’elle clôt le discours du président et occupe ainsi dans sa prise de parole la fonction de la péroraison finale : « We do prefer respect to bullies, we do prefer science to conspiracy, we do prefer rule of law to brutality » (« Nous préférons le respect aux intimidateurs, nous préférons la science au complotisme, nous préférons l’État de droit à la brutalité »).
Cicéron disait, dans son De oratore, que « la force du discours réside dans sa fin » ; et dans son Brutus, que « la fin du discours est ce qui reste dans l’âme de l’auditoire ». Mieux vaut finir en beauté. Qu’en est-il avec cette péroraison finale à Davos ? Il n’est pas sûr que les trois répétitions du « we do prefer » de la dernière tirade du président fassent oublier son usage anaphorique du « for sure », qui est la seule figure rhétorique devenue virale sur la toile. Mais voilà. Si l’histoire retiendra moins le sérieux de l’intention que le style oratoire de Macron, ce n’est pas forcément à son détriment. Car tout porte à croire que l’improvisation du président, remixée par les internautes, lui a donné une image d’autant plus sympathique que les sorties de Donald Trump – son adversaire du moment –, elles, inquiètent plus qu’elles n’amusent.
Felix culpa, dira-t-on (faute heureuse) ? Ce serait oublier l’ultime mise en garde de Cicéron, dans De oratore : « La fortune peut aider l’orateur, mais sans art et préparation, elle ne suffit jamais. » C’est le propre de tout buzz que d’avoir une durée de vie grandement limitée.