Exposition
“Suzanne Valadon” : tomber des nus
Suzanne Valadon - Le Lancement du filet, 1914 Huile sur toile, 201 × 301 cm Achat de l’État, 1937 Paris, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, en dépôt au musée des Beaux-Arts de Nancy. © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Jacqueline Hyde/ Dist. GrandPalaisRmn
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Cet article est issu du numéro 187 de Philosophie magazine « Faut-il faire des compromis pour avoir la paix ? », en kiosque le 20 février 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le Centre Pompidou consacre l'une de ses dernières grandes expositions avant travaux à Suzanne Valadon, peintre qui a fait basculer le regard sur la nudité.
Une feuille de vigne farfelue couvre le sexe de son mari, que Suzanne Valadon représente en Adam aux côtés d’Ève, dans une grande toile accrochée à la fin de l’exposition que le Centre Pompidou lui dédie (la dernière avant la fermeture du musée pour travaux). Y est également montré, dans cette même dernière salle, Le Lancement du filet (image), où figurent trois marins nus sur un rivage. Un cordage masque opportunément l’intimité du corps qui fait face. Suzanne Valadon aurait ajouté ces « cache-sexes » afin de pouvoir présenter ses tableaux dans les Salons. Mais elle reste l’une des premières à peindre ainsi, sans vergogne, l’anatomie masculine alors que la représentation du nu a longtemps été interdite aux femmes. Dans les années 1970, la critique de cinéma Laura Mulvey introduit la notion de « male gaze », de regard masculin objectivant – « scopophile » dit-elle, empruntant un terme psychanalytique à Freud –, pour désigner une manière de posséder l’autre par la vue. Suzanne Valadon inverse ce regard, au point que des critiques parlent de « female gaze », à cette distinction près qu’elle ne reproduit pas la tentation d’appropriation. Elle applique d’ailleurs cette manière de voir aux femmes, qu’elle peint sans sexualisation ni idéalisation, comme dans La Chambre bleue, où une odalisque en pyjama fume sa cigarette, une pile de livres à ses pieds. C’est qu’avant d’être peintre, elle a été modèle pour Puvis de Chavannes, Renoir ou Toulouse-Lautrec, et connaît donc les contraintes du métier. Apprentie auprès de Degas, elle excelle dans le dessin et l’évocation des postures, comme dans son Nus au miroir. Le motif du miroir revient dans ses œuvres. Dans La Petite Fille au miroir, qu’une adulte tient à une jeune femme nue, de dos, le sujet n’est pas sexualisé. Il évoque plutôt, avec sensibilité, une progressive sortie de l’enfance. Le miroir ne reflète rien que le regard des spectateurs… et les voyeurs peuvent aller se rhabiller.