Théâtre
“Tartuffe”. Serment d’hypocrite
Marina Hands et Christophe Montenez dans Le Tartuffe ou l’Hypocrite, salle Richelieu, janvier 2022. ©Jan Versweyveld
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 158 de Philosophie magazine, en kiosque le 19 mars 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
En redonnant à la pièce de Molière son sens original, Ivo Van Hove et la troupe de la Comédie-Française livrent une magnifique mise en abîme de l’art de la scène, entre jeu, mensonge et vérité. Quand il s'agit de porter un masque pour mieux les faire tomber !
Tartuffe ! Ou « l’imposteur » dit la pièce généralement montée, depuis que Molière en a offert le texte amendé au roi en 1669. Et « l’hypocrite » dit la mouture originale, interdite en 1664. C’est cette comédie inédite en trois actes que présente Ivo Van Hove à la Comédie-Française à l’occasion des 400 ans de la naissance du dramaturge. Il bénéficie de l’excellence de la troupe, ainsi que des efforts d’archéologie littéraire de l’universitaire Georges Forestier, qui en restitue la version oubliée. Elle est plus sombre, car aucun deus ex machina ne vient rétablir l’ordre dans la maisonnée d’Orgon. Au contraire, Tartuffe prend toute la place après avoir trompé et séduit son monde. Car il ne fait pas que berner les crédules comme l’imposteur, il joue la comédie pour étendre son emprise au point de s’assurer l’amour de la maîtresse de maison, Elmire. En grec, « hypocrite » désigne l’acteur. Saint Augustin relève cette parenté étymologique lorsqu’il écrit que « les hypocrites sont des simulateurs en tant qu’ils parlent le langage d’un autre, comme cela se passe au théâtre. […] De la même façon dans l’Église et dans la vie en général, quiconque veut se faire passer pour ce qu’il n’est pas, est un hypocrite ». Il existerait donc deux formes d’hypocrisie : celle de l’acteur qui révèle le vrai en jouant la comédie au théâtre, sans trop cacher son jeu ; et celle du véritable Tartuffe, qui dissimule la vérité de son personnage en jouant un rôle dans la vie comme au théâtre. N’est-ce pas l’art de la scène, et sa portée critique, que de veiller justement à ne pas « rendre même honneur au masque qu’au visage » ?