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Tchernobyl, le sarcophage de l’humain

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Tchernobyl, le sarcophage de l’humain

(cc) HeyRocker / Flickr

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Cet article est issu du numéro 1 de Philosophie magazine « 1 - avril/mai 2006 », en kiosque le 30 mars 2006. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Vingt ans après, quelles sont les conséquences de l’explosion de la centrale ukrainienne ? Jean-Pierre Dupuy, qui a fait de la catastrophe un objet philosophique, revient sur le sens de cet accident nucléaire et s’indigne de l’aveuglement du monde.

La revue Ecologie & Politique consacrait son dossier du mois d’avril 2006 à la catastrophe qui a eu lieu le 26 avril 1986 dans la centrale nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine. Jean-Pierre Dupuy y signe un article intitulé « Tchernobyl, le sarcophage de l’humain », dont nous proposons des extraits, avec l’aimable autorisation de la revue. Ancien élève des Mines, professeur de philosophie à l’Ecole polytechnique et à l’université de Stanford (Californie), Jean-Pierre Dupuy a consacré deux ouvrages aux catastrophes naturelles : Pour un catastrophisme éclairé (Le Seuil) et Petite métaphysique des tsunamis (Le Seuil). Son article prend pour point de départ le voyage qu’il a fait, pendant l’été 2005, dans la « zone des trente kilomètres » du réacteur de Tchernobyl. Bouleversé par l’expérience, Jean-Pierre Dupuy s’interroge sur les aveuglements qui perdurent et sur la façon dont l’industrie du nucléaire a réagi à l’événement. Son prochain livre, Retour de Tchernobyl. Journal d’un homme en colère, à paraître aux éditions du Seuil le 13 avril, développe cette réflexion.

 

J’ai honte

On ne revient pas indemne d’un voyage à Tchernobyl. Ce ne sont pas les millisieverts (1) accumulés dans les quelques heures passées près du « sarcophage » qui vous rongent les chairs. C’est l’émotion. Oh, elle ne vous submerge pas tout de suite. Certains laissent éclater la crise de sanglots qu’ils ont réussi à contenir tout au long de la visite dans le car qui les ramène à Kiev. Je n’oublierai pas cette jeune étudiante ukrainienne recroquevillée au fond de la voiture ; au milieu de ses pleurs, elle bredouillait des mots qui, traduits, signifiaient quelque chose comme : « J’ai honte de mon pays, j’ai honte de l’humanité. » Pour d’autres, l’effondrement ou la dépression se manifestent plus tard, lorsqu’ils sont déjà rentrés dans une de ces villes de l’Occident que le courage ou la folie des centaines de milliers de « liquidateurs » ont protégées d’une catastrophe majeure. Déambulant à travers les paysages magnifiques et contaminés de l’Ukraine ou de la Biélorussie, on se raidit, on se durcit. C’est qu’on ne voit rien, le mal est invisible, et il en paraît d’autant plus redoutable. L’émotion se nourrit non pas de ce que les sens nous disent, mais de ce que l’on sait, ou de ce que l’on croit savoir, au sujet de la tragédie. C’est l’absence qu’il faut se représenter pour pouvoir sentir quelque chose. Rien n’est plus difficile que de se figurer la présence de l’absence. J’en fis l’expérience en décembre 2001 lors d’un pèlerinage à Ground Zero, ce vide entouré de géants ouvert en plein cœur de Manhattan : il manquait quelque chose, mais il fallait faire remonter à la conscience les images d’un passé heureux pour « voir » le fantôme des tours jumelles. L’absence, ici, est celle des villages rasés, des habitants déplacés, des formes de vie, végétales, animales et humaines, anéanties. Redoutable abstraction que l’éloignement géographique et temporel aide à mieux saisir. Car la pensée, spontanément idéaliste, a du mal à distinguer entre l’objet que l’on ne perçoit plus et l’objet qui n’est plus.

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