Hors-série : Tolkien et la surveillance
Tenir à l’Œil : Tolkien et la surveillance
Sauron © New Line Cinema/WingNut Films Diltz/Bridgeman Images
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Cet article est issu du Hors-série n°N° 54 de Philosophie magazine « “Le Seigneur des anneaux”. Le mythe Tolkien », en kiosque le 21 juillet 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Dans l’univers complexe qu’il avait créé, Tolkien avait même croqué à sa manière un Big Brother avant la lettre. Petit panorama des éléments de sa société de surveillance.
« Sauron is watching you »
Dans son adaptation à l’écran du Seigneur des anneaux, Peter Jackson choisit de dépeindre Sauron sous la forme d’un œil de feu sans paupière trônant au sommet de Barad-dûr. Le roman de Tolkien est en fait plus ambigu. Sauron n’apparaît jamais, et la question de son apparence pendant la guerre de l’Anneau reste débattue. La plupart des occurrences du « Grand Œil », de « l’Œil rouge » peint sur les boucliers orques, semblent davantage métaphoriques – symbole de l’oppressante surveillance de l’Ennemi qui épie, traque sans relâche ses adversaires sans lui-même se donner à voir. Voir, savoir est un pouvoir considérable, Sauron l’a bien compris. « Son Œil observe sans cesse ce côté. » Il traque sans relâche l’Anneau.
Miroir, mon beau miroir…
La cataptromancie est une méthode de divination par l’intermédiaire d’un miroir ou d’une surface réfléchissante. Utilisée depuis l’Antiquité, elle est censée permettre de lire l’avenir d’un malade ou d’un empire. Chez les frères Grimm, elle est fameusement employée par la belle-mère de Blanche-Neige pour des raisons cosmétiques. Chez Tolkien, c’est dans le reflet du miroir de Galadriel que Frodo aperçoit « un Œil Unique qui grandit lentement, jusqu’à occuper presque tout le miroir. » Il le revoit sur Amon Hen, la « colline de l’Œil », qui lui permet de voir au loin, lorsqu’il entraperçoit Barad-dûr : « Il y avait dans la Tour Ténébreuse un œil qui ne dormait pas. Il sut que cet œil avait pris conscience de son observation. II y avait là une volonté ardente et féroce. Elle bondit vers lui, il la sentit presque comme un doigt qui le recherchait. » Lors de la traversée du Marais des Morts, il se sent « tout nu » face à un « Œil » tapi dans l’« Ombre ». Lorsque Sam enfile l’Anneau à Cirith Ungol, « il ne se sentait aucunement invisible, mais, au contraire, horriblement et uniquement visible, et il savait que, quelque part, un œil le recherchait ». L’Œil met à nu tout ce qui se cache, transperce jusqu’à la chair, et semble dévoiler les secrets de l’esprit lui-même. C’est en tout cas ce que le Roi-Sorcier promet à Eowyn : « Ta chair sera dévorée et ton esprit desséché laissé nu à l’Œil sans paupière. » Mais il reste aveugle à ce qu’il ne peut comprendre : le renoncement au pouvoir de l’Anneau.