L’image.
Thomas Pesquet met Aristote à terre
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Cet article est issu du numéro 110 de Philosophie magazine « Quelle part d’enfance gardons-nous ? », en kiosque le 01 juin 2017. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
C’est une photographie presque irréelle. Captée depuis l’espace, l’Europe se cartographie sous nos yeux : au premier plan, Berlin, en haut à gauche, la Belgique, et puis, à l’extrémité de la zone septentrionale, une aurore boréale qui ondule dans la nuit.
Ce cliché a été tweeté le 9 mai par le spationaute Thomas Pesquet, dont la mission à bord de la Station spatiale internationale s’achève début juin. Le choc n’est pas seulement esthétique, il est également métaphysique. Repartons de très loin, cette fois dans le temps. Aristote divisait le cosmos en deux parties : d’abord, le monde supralunaire (la région « d’en haut »), composé de corps célestes éternels ; ensuite, le monde sublunaire (la région « d’ici »), où règne la contingence. Cette cosmologie a été invalidée – le philosophe grec soutenait notamment que la Terre était immobile et au centre de l’Univers –, néanmoins, nous avons hérité de la grande coupure qu’elle instaure : entre le haut et le bas, l’espace et la Terre, l’infini et le fini. C’est ce repérage dualiste qui se brouille – Pesquet ou le congé définitif à l’aristotélisme ! Regardez, les villes ressemblent à des étoiles, l’aurore boréale fait penser à une constellation photographiée par le télescope spatial Hubble : le monde semble à l’image du cosmos. Quant à celui-ci, il n’est plus absolu, séparé ; il est comme démystifié par la technologie qui permet de le mettre en ligne, de le rendre accessible en un clic. Tweeté, l’Univers est pris dans le réseau social humain, très humain, qui étend indéfiniment ses frontières. Que le haut et le bas cessent ici de s’opposer pour se confondre, s’intégrer l’un à l’autre, cela achève de rendre ce cliché vertigineux.