La lettre du mercredi
Tournant illibéral : après la Géorgie, la Moldavie ?
Maia Sandu, présidente de la République de Moldavie, reçoit Le chancelier allemand Friedrich Merz, devant le palais présidentiel. L'occasion est le 34e anniversaire de l'indépendance de l'ancienne république soviétique. Par leur visite, les trois chefs d'État et de gouvernement allemand, français et polonais souhaitent soutenir la présidente moldave et le gouvernement pro-européen du pays à l'approche des élections législatives de septembre. ©Kay Nietfeld/dpa Picture Alliance/AFP
« La Moldavie connaîtra-t-elle le sort de la Géorgie ? C’est la question inquiète que se posent les dirigeants européens en visite ce mercredi dans cette république enserrée entre la Roumanie et l’Ukraine. Je ne suis jamais allé en Moldavie… mais je reviens de Géorgie, où la situation politique reste tendue après les élections de l’an dernier. Elle mérite qu’on s’y arrête !
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27 août 1991. C’est la date de l’indépendance de la Moldavie, après la dislocation de l’URSS, soit quelques mois après la Géorgie, en avril de la même année. Les deux pays ont récemment entamé une procédure d’adhésion à l'Union européenne. Fin septembre, la Moldavie procédera à des élections législatives, sous la menace, comme en Géorgie l’an dernier, d’ingérence russe, de désinformation et de falsification du scrutin. C’est donc à cette occasion et à l’invitation de la présidente moldave Maia Sandu qu’Emmanuel Macron, le chancelier allemand Friedrich Merz et le Premier ministre polonais Donald Tusk se retrouvent à Chisinau, la capitale, pour fêter une indépendance… en danger. J’avais interrogé lors des élections législative et présidentielle géorgiennes des chercheurs (ici et ici) qui déploraient le tournant illibéral pris par le pays. J’y suis allé cet été, marcher dans ces splendides montagnes du Caucase. Je me suis retrouvé un soir dans une guesthouse avec deux journalistes, une militante contre la corruption, une réfugiée russe, une ancienne diplomate et des randonneurs italiens… Après quelques verres, la question s’est posée : comment la Géorgie, qui paraissait avancée dans sa demande d’adhésion à l’Union européenne, s’est-elle retrouvée soudain sous la coupe d’un gouvernement autoritaire prorusse ?
Chacun avait son explication : un désintérêt pour la chose politique, la peur d’une nouvelle guerre avec la Russie qui conduit à préférer s’y soumettre, l’indifférence européenne, les erreurs stratégiques du président Mikheil Saakashvili, une guerre de désinformation, la corruption… Ces causes se retrouvent aussi en Moldavie, où la situation politique présente des similitudes : un homme d’affaire prorusse, Ilan Sor, finance le Bloc électoral patriotique et ses campagnes d’influence, comme l’a fait l’homme d’affaires Bidzina Ivanichvili en fondant le parti Rêve géorgien, qui dirige le pays depuis 2012. Ce dernier se disait tourné d’abord vers l’Europe avant d’adopter des lois liberticides. La conversation s’est prolongée tard, et le lendemain je suis rentré à Tbilissi, passant devant le Parlement. Depuis 2024 s’y tiennent des manifestations pour dénoncer le vol des élections. Sur le parvis – tagué –, j’ai vu un modeste campement. Une jeune femme y était allongée, lisant sous une tente. Les citoyens restent ainsi mobilisés après de longs mois… et les autorités semblent s’en accommoder !
Comment ? En fait, le tournant illibéral n’a pas été soudain, et le pouvoir n’emploie pas la brutalité des habituelles dictatures. Pour qualifier ces nouvelles formes de répression, qui ne reposent plus sur la terreur mais sur la manipulation de l’opinion sous des dehors démocratiques, l’économiste russe Sergueï Gouriev et le politologue américain Daniel Treisman parlent de “spin dictatorship”. Comme ils l’écrivent dans Spin Dictators. Le nouveau visage de la tyrannie du XXIe siècle (Payot, 2023), “au lieu d’une répression brutale, les nouveaux dictateurs manipulent l’information. Comme les spin doctors dans une démocratie, ils façonnent cette information afin de se forger des soutiens. Ce sont des spin dictators – des dictateurs de la manipulation”. Selon eux, “les éléments principaux – la manipulation des médias, la fabrication de la popularité, le simulacre de démocratie, la limitation de la violence publique et l’ouverture sur le monde – se complètent mutuellement pour produire un modèle de gouvernance sans liberté, et qui se propage. Parvenir à le comprendre ne constitue pas seulement un défi intellectuel : il est vital pour l’Occident de construire des ripostes efficaces.” Il est tard pour s’en préoccuper en Géorgie. Est-il encore temps en Moldavie ? »