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Marc Crépon : “En Moldavie, la bataille s’intensifie entre l’aspiration à rejoindre l’UE et le retour à la tutelle russe”
Chișinău (Moldavie), le 14 octobre 2024, une semaine avant le scrutin pour l’élection présidentielle dans le pays, qui a vu la présidente sortante Maia Sandu se faire ré-élire pour un second mandat. La dirigeante a résolument tourné vers l’Occident cette ancienne république soviétique. © Daniel Mihailescu/ AFP
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Que se passe-t-il en Moldavie ? L’avenir de ce pays va peut-être se décider dans deux semaines. Lors des prochaines élections législatives, cet État va-t-il poursuivre son rapprochement avec l’UE… ou la Russie, qui déploie des moyens considérables pour faire basculer le scrutin, va-t-elle remettre le pays en coupe réglée ? Entretien avec Marc Crépon.
On connaissait son travail sur les passions politiques, la violence et la peur, ainsi que sur l’inscription géographique des grands penseurs européens, mais on ignorait que Marc Crépon, directeur du département de philosophie de l’École normale supérieure, avait noué une relation personnelle, amicale et amoureuse avec la Moldavie, où il a fait son service civil et même rencontré sa future femme. Fort de cette expérience, il nous éclaire sur les enjeux des élections législatives qui se tiennent le 28 septembre prochain et décideront sans doute de l’avenir de ce pays qui rêve de rejoindre l’Europe, alors qu’un mouvement pro-russe, soutenu par Poutine, voit son influence grandir.
Pouvez-vous résumer le rapport particulier que vous entretenez avec la Moldavie ?
Marc Crépon : Tout a commencé pour moi à l’automne 1987. Jeune agrégé de philosophie, je fus envoyé faire mon service national en URSS, au titre de la coopération, comme professeur de culture et de civilisation françaises. Longtemps, je restai dans le doute sur ma destination dans cet immense territoire quand enfin, la réponse me parvint : j’enseignerai deux ans à l’université Vladimir Ilitch Lénine de Kichinev (aujourd’hui Chișinău), la capitale de la Moldavie, l’une des plus petites des quinze républiques socialistes soviétiques que comptait l’URSS. Cela a changé ma vie. Je m’y suis marié, je m’y suis fait beaucoup d’amis, j’y ai trouvé une nouvelle famille et je n’ai depuis lors cessé d’y retourner une à deux fois par an. Peut-être m’y installerai-je plusieurs mois par an dans quelques temps. Je suis tombé très tôt amoureux de ce pays, de sa culture, de sa population multilingue et multiculturelle, je me suis passionné pour son histoire au carrefour de trois empires : l’ottoman, le russe et l’austro-hongrois. Je n’étais pas arrivé en URSS tout à fait par hasard. Son histoire m’a toujours fasciné : la révolution d’Octobre, la guerre civile, la terreur du régime stalinien. La lecture de Soljenitsyne (L’Archipel du Goulag, Le Premier Cercle), des Récits de la Kolyma de Chalamov ou encore de Contre tout espoir de Nadejda Mandelstam m’avait emporté, et elle a beaucoup compté dans la formation de ma conscience morale et politique. Ce que j’ignorais cependant, c’est à quel point le régime soviétique avait consisté également en un système de prédation colonial du pouvoir central moscovite sur les républiques périphériques. Les Russes s’y comportaient en maîtres, imposant leur langue et leur culture au détriment de celles locales, mettant la main sur les richesses et saccageant l’environnement afin de répondre aux exigences des plans quinquennaux. Toute expression d’une appartenance autre était réprimée, dès lors qu’elle sortait du cadre folklorique dans lequel on l’enfermait. C’est cette réalité que j’ai découverte, au rythme des rencontres, de l’amour et des amitiés, alors même que la perestroïka permettait aux langues de se délier. Je me souviens d’avoir assisté à de grandes manifestations réclamant que la langue moldave soit reconnue comme langue d’État, des centaines de milliers de manifestants descendant des villages en bus pour défiler sur le boulevard qui s’appelait alors Lénine jusque devant le siège du Parlement. J’admirais le courage de ceux et celles qui bravaient le pouvoir pour récupérer un peu de leur « identité » volée. Je me suis nourri des histoires de leur passé douloureux qu’ils voulaient bien me raconter. Et puis l’indépendance est venue. La Moldavie a traversé des années difficiles d’instabilité gouvernementale et de grande corruption, avant que l’arrivée de Maia Sandu à la présidence de la République, en 2020, ne souffle sur le pays le vent d’une espérance démocratique reconquise. Mais la bataille entre l’avenir de la démocratie au sein de l’Union européenne… ou le retour de la tutelle russe est de plus en plus intense.