Entretien avec Joseph Tainter

Trop complexe, trop coûteux, trop fragile

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Trop complexe, trop coûteux, trop fragile

Joseph Tainter. © Utah State University

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Cet article est issu du Hors-série n°68 de Philosophie magazine « Pourquoi les civilisations disparaissent », en kiosque le 25 février 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

L’anthropologue états-unien Joseph Tainter en a fait le pivot de sa théorie générale de l’effondrement : en se complexifiant, les sociétés humaines parviennent à un seuil où l’investissement pour maintenir cette complexité comme moyen de résolution des problèmes aboutit à des rendements décroissants.

 

Les civilisations humaines sont passées de petits groupes de chasseurs-cueilleurs aux sociétés que nous connaissons aujourd’hui. Pourquoi cette complexité croissante ?

J’ai pris conscience de l’importance de cette question en étudiant pourquoi les sociétés anciennes s’étaient effondrées, ce qui est, bien sûr, l’inverse d’une augmentation de la complexité. Je définis l’effondrement comme une simplification rapide. La complexité, dans tout système vivant – une société humaine, une espèce animale ou même des systèmes physiques – a toujours un coût. Elle n’est pas gratuite. Tout, dans l’Univers, tend vers un état de désorganisation. Cette entropie croissante est un principe élémentaire qui s’applique aux sociétés comme aux processus physiques. La complexité est l’opposé de l’entropie, et maintenir des systèmes dans un état de complexité nécessite de l’énergie – plus votre système est complexe, plus il est gourmand. D’où mon interrogation : puisque, avant l’utilisation des combustibles fossiles, l’augmentation de la complexité signifiait que les gens devaient travailler davantage pour rendre une société plus complexe, pourquoi les sociétés humaines sont-elles devenues plus complexes malgré tout ? Pourquoi accepter davantage de travail en échange d’une complexité accrue ? La réponse que j’ai proposée est que, la plupart du temps, la complexité augmente pour résoudre des problèmes. En fait, elle est une fonction économique : elle a des coûts, mais elle procure aussi des bénéfices. Très souvent, la solution à un problème passe par une augmentation de l’organisation de la société, le développement d’une nouvelle technologie, l’apparition de nouveaux types de comportements ou de nouvelles formes de contrôle des comportements humains. C’est ainsi, selon moi, que la complexité se développe. J’aime dire que la complexité est séductrice. Elle croît par petites étapes. Chacune d’elles semble raisonnable, nécessaire et abordable au moment où elle est adoptée. Le problème apparaît ensuite, avec les coûts cumulatifs. Nous en sommes largement inconscients aujourd’hui parce que nous pensons que la complexité est gratuite. Or nous la payons avec des combustibles fossiles – cela n’a rien de gratuit ! J’ai compris ces dernières années qu’il existe un élément secondaire en raison duquel la complexité se développe.

« La complexité est séductrice, elle croît petit à petit. Chaque étape semble raisonnable, nécessaire, abordable au moment où elle est adoptée. Le problème apparaît ensuite, avec les coûts cumulatifs. »
 

Lequel ?

Joseph Tainter — L’opportunité. Lorsqu’il y a un surplus d’énergie, nous, les humains, avons tendance à trouver des moyens de l’utiliser. C’est dans notre nature. Dans le passé, les humains ont très rarement rencontré un surplus d’énergie. Les rares fois où cela s’est produit, nous avons créé des termes spécifiques pour désigner ces périodes, comme la révolution agricole ou la révolution industrielle. Nous sommes aujourd’hui dans une période où, avec l’ère des combustibles fossiles, nous disposons d’un surplus d’énergie depuis au moins 200 ou 300 ans. C’est en partie ce qui a permis à nos sociétés de devenir plus complexes, en particulier dans le domaine commercial. C’est exceptionnel dans l’histoire de l’humanité.

Comment définissez-vous la complexité ?

J. T. — Il existe deux dimensions dans un système complexe : la structure et l’organisation. La structure correspond aux parties, aux éléments qui composent un système. Il peut s’agir de technologies, d’institutions gouvernementales, de rôles sociaux ou encore des emplois que les individus occupent au quotidien. L’organisation est ce qui permet à tous ces éléments de fonctionner ensemble comme un système. Le trait fondamental de l’organisation est qu’elle exerce une contrainte sur les comportements. L’organisation fait fonctionner les différentes parties ensemble en contraignant le comportement de ces parties. Ainsi, nous avons des lois, des réglementations, des règles sociales, des normes sociales. L’augmentation de la complexité signifie une augmentation de la structure du système (le nombre de parties qui le composent) et, de manière correspondante, une augmentation de l’organisation du système, c’est-à-dire des contraintes qui permettent aux différentes parties de fonctionner ensemble

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