La lettre du mardi

Trump osera-t-il envoyer des troupes en Iran ?

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Trump osera-t-il envoyer des troupes en Iran ?

Photo d’illustration. Des parachutistes de la 82e division aéroportée en Caroline du Nord (États-Unis), le 17 juin 2025. © U.S. Army/Zuma Press Wire/Sipa

« Depuis quelques jours, le monde suspend son souffle : Donald Trump va-t-il ou non envoyer des troupes en Iran ? Si le président des États-Unis hésite, c’est pour une bonne raison. Pour les Américains, envahir des territoires étrangers est synonyme de grandeur… mais aussi d’échecs cuisants. Les États-Unis seraient-ils fondamentalement incapables de devenir une puissance tellurique, pour reprendre une notion chère à Carl Schmitt ?

Leur devise ? “All the way !” (“Jusqu’au bout !”). Sur leur épaule, un logo “AA”. Rien à voir avec les alcooliques anonymes : il s’agit des parachutistes de la 82e division aéroportée qui ont été largués hier au Moyen-Orient. Ces soldats dits “All American” – car recrutés dans tout le pays – forment une unité particulière, réputée pouvoir intervenir très rapidement dans des zones hostiles. Créée en 1917, la division a joué un rôle majeur dans tous les conflits menés par les États-Unis, du débarquement sur les côtes normandes à la guerre en Afghanistan. Elle vient aujourd’hui compléter un déploiement militaire déjà bien installé dans la région – plus de 50 000 soldats américains seraient déjà sur place, d’après les spécialistes. Son arrivée est tout un symbole. D’une seconde à l’autre, les États-Unis peuvent lancer ce qui semblait jusqu’ici impensable : une attaque au sol en Iran.

Prendre la terre

Pourtant, Donald Trump semble hésiter. Attaquer l’île de Kharg, par où transitent 90% des réserves de pétrole iraniennes ? “J’irai et je la prendrai”, déclarait le futur président dès 1988, dans une interview au Guardian. Hier, il a menacé de “l’anéantir” – tout en assurant que les négociations avec l’Iran se déroulaient “très bien”. Sécuriser le détroit d’Ormuz ? Pourquoi pas, mais Trump a aussi laissé entendre qu’il pourrait mettre fin à la guerre sans avoir réglé la question – les Européens n’ont qu’à aller chercher leur pétrole eux-mêmes, vociférait-il ce matin. Du point de vue iranien, la situation est claire : “L’ennemi envoie publiquement des messages de négociations et de dialogue tout en planifiant secrètement une offensive terrestre”, a déclaré dimanche Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement, avant de menacer les États-Unis et leurs alliés de les “punir” en cas d’attaque au sol.

“Tout ordre fondamental est un ordre spatial”, écrivait Carl Schmitt dans Terre et Mer, paru en 1942. “Parler de la constitution d’un pays ou d’un continent, c’est parler de son ordre fondamental, de son nomos. Or l’ordre fondamental, le vrai, l’authentique, repose en son noyau essentiel sur certaines limites et délimitations spatiales, sur certaines mesures et sur une certaine répartition de la terre. L’acte inaugural de toute grande époque est par conséquent une prise de terre de grande envergure.” Pour le juriste du IIIe Reich, la guerre traditionnelle passe par une conquête terrestre. Ce n’est que récemment, avec l’avènement de puissances maritimes – comme celle des Anglais et des Américains – que les conflits se sont déterritorialisés. Mais il demeure une différence fondamentale entre la guerre terrestre et la guerre maritime.

Des partisans partout ?

“La guerre sur mer est dans une large mesure une guerre commerciale”, écrit Schmitt dans sa Théorie du partisan (1962). Elle est pensée sur le modèle des flux, des échanges, et ignore le caractère fondamentalement politique – on pourrait dire existentiel – de la défense d’un territoire. D’où l’échec des puissances coloniales face aux partisans, ces combattants attachés à leur terre – “telluriques”, écrit Schmitt. Loin des objectifs abstraits des stratèges des batailles navales, qui se contentent de compter des navires touchés comme on échangerait des pions sur un plateau de jeu, les combattants terriens ont pour but de “défendre leur maison, leur foyer et leur sol natal contre un envahisseur”. Ces partisans, irréguliers car “non assimilés aux troupes régulières”, donnent du fil à retordre aux armées classiques. Schmitt donne l’exemple des combattants vietnamiens au temps de la guerre d’Indochine – ceux-là mêmes qui ont plongé les États-Unis dans une crise politique profonde, alors que le conflit s’enlisait.

Est-ce de cet instinct défensif dont a peur Donald Trump ? Peut-être. En attendant, le régime iranien a développé une autre stratégie : aller toucher les Américains et leurs alliés… sur leur propre sol. Partout en Europe, des attentats se multiplient, visant des institutions juives (une école à Amsterdam, une synagogue à Liège puis à Rotterdam) ou liées aux États-Unis (comme une agence de la Bank of New York Mellon à Amsterdam ou l’ambassade américaine à Oslo). Certains ont été revendiqués par le Hayi ou “Mouvement islamique des compagnons de la vertu”, un groupuscule pro-iranien soupçonné d’être un proxy du régime. Vendredi, la BAC interpelait deux individus qui s’apprêtaient à allumer des explosifs devant le siège parisien de la Bank of America. À chaque fois, le procédé est similaire : des jeunes, souvent mineurs et sans lien particulier avec l’Iran, sont recrutés en ligne et payés quelques centaines d’euros pour attaquer des cibles désignées par un commanditaire. Une nouvelle figure du “partisan”, déraciné cette fois-ci, apolitique et atomisé… mais tout aussi dangereux ? »

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