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Jiang Shigong, le penseur qui inspire Pékin

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Des jeunes femmes répètent avant les cérémonies du centenaire du Parti communiste chinois sur la place Tiananmen à Pékin, le 1er juillet 2021.

Des jeunes femmes répètent avant les cérémonies du centenaire du Parti communiste chinois sur la place Tiananmen à Pékin, le 1er juillet 2021. © Carlos Garcia Rawlins/Reuters

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Ce juriste et philosophe chinois, professeur dans la prestigieuse école de droit de l’université de Pékin, est un ardent défenseur de la ligne dure et proactive adoptée par le régime chinois à l’ère Xi Jinping – antilibérale, autoritaire et de plus en plus hégémonique. Il lui donne une légitimation théorique à partir des travaux de Carl Schmitt et d’une philosophie politique de l’empire. 

 

« Qui sont nos ennemis ? Qui sont nos amis ? » Ce sont les premiers mots du premier texte, daté de 1926, de l’anthologie de Mao Zedong, publié par le Parti communiste chinois (PCC) en 1951. En littérature, cela s’appelle un incipit, et les meilleurs arrivent toujours à tenir à la fois du mystère – puisque leur sens ne sera révélé que par la suite – et de la promesse, en ce qu’ils contiennent déjà tout l’imaginaire de l’œuvre. Celui de Mao Zedong est particulièrement inquiétant, à cause de cet effet d’urgence à identifier l’ennemi – qui arrive en premier – et ce dualisme sans appel : il y a eux et il y a nous. Par coïncidence, un an après, le juriste allemand Carl Schmitt, qui n’a vraisemblablement pas lu le futur leader chinois, fait de cet antagonisme l’essence du politique : « La distinction spécifique du politique […], c’est la discrimination de l’ami et de l’ennemi » (La Notion de politique, 1927). 

Cent ans plus tard, on peut dire que cet incipit schmittien avant l’heure a tenu sa promesse. Dans la prestigieuse école de droit de l’université de Pékin, des professeurs proches du PCC, désireux de s’affranchir du modèle occidental de l’État de droit, introduisent et interprètent la pensée de Carl Schmitt, très critique de la démocratie parlementaire et d’une coupable complaisance avec le régime nazi, pour justifier le renforcement autoritaire de l’État chinois. C’est la « fièvre Carl Schmitt », écrivent même des chercheurs dans un article en 2020. 

Parmi ces enfiévrés, l’une des vedettes de l’université de Pékin, Jiang Shigong. Né en 1967, juriste de formation et spécialiste de droit constitutionnel, c’est un féroce opposant au libéralisme aussi bien politique qu’économique. Il appartient au courant intellectuel chinois dit de « La Nouvelle Gauche », qui aspire à renouer avec l’étatisme centralisé afin de contenir le moment d’ouverture libérale qu’a connu la Chine sous le réformateur Deng Xiaoping. 

En 2019-2020, lorsque les manifestations hongkongaises ont été réprimées avec férocité par le pouvoir chinois qui met la ville en coupe réglée, Jiang Shigong a produit un argumentaire ad hoc qui justifie, au plan constitutionnel, la légitimité d’un tel usage de la force. Jiang Shigong est donc un penseur fidèle, zélé même, du pouvoir chinois, à tel point qu’il passe pour le premier interprète de la pensée du « leader suprême », Xi Jinping. Quand l’homme fort de la Chine évoque en termes allusifs ce que doit être un « socialisme aux couleurs de la Chine », Jiang Shigong aspire par ses travaux à donner substance et consistance théorique aux déclarations du leader. Essayer de comprendre la philosophie politique d’un intellectuel organique comme Jiang Shigong, c’est donc discerner avec plus de clarté les concepts qui gouvernent la Chine contemporaine.

“Le peuple chinois sent que la philosophie n’est pas qu’une ‘connaissance’ comme le comprend la tradition occidentale […], mais le moyen de renforcer le consensus politique entre le Parti et le peuple”
Jiang Shigong

 

Un intellectuel organique

La première chose qui déroute le lecteur occidental, en découvrant la prose d’un intellectuel chinois comme Jiang Shigong, c’est la ferveur avec laquelle il théorise le présent et l’avenir du PCC et de Xi Jinping. On mesure en le lisant à quel point les institutions académiques peuvent occuper en Chine une position de soutien et d’encouragement du pouvoir politique. Jiang Shigong l’assume et y voit une spécificité chinoise, qu’il fait remonter aux enseignements de Confucius : « Les notions philosophiques comme “le savoir” et “la connaissance” doivent être intégrées aux idées de “pratique” et “d’action”. Avant d’ajouter, dans un esprit marxiste, que « le peuple chinois sent que la philosophie n’est pas qu’une “connaissance” comme le comprend la tradition métaphysique occidentale […], mais le moyen de révéler une mission historique et de renforcer le consensus politique entre le Parti et le peuple. » 

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