La lettre du lundi

Tu bloques ou tu débloques ?

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Tu bloques ou tu débloques ?

© Hartono Creative Studio/Unsplash

« Bloc, bloc, bloc… Non, ce n’est pas une baignoire qui fuit, mais le bruit de la semaine qui vient dans notre douce France. Aujourd’hui à l’Assemblée, on débloque le frein Bayrou pour tenter de redémarrer sans caler trop vite. Après-demain, on tente de bloquer le pays pour débloquer des vies empêchées. Alors, on bloque ou on débloque ?

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Ce n’est pas si clair. Depuis la dissolution de juin 2024, la France n’avance plus. Les Premiers ministres sautent les uns après les autres, notamment parce que le président ne veut pas transiger sur sa politique économique et sociale. La situation est donc bloquée, et il n’est pas certain que de nouvelles élections parviennent à la décoincer, tant la société est divisée sur la marche à suivre. Comme on n’a pas de De Gaulle sous la main, une autre solution est apparue dans les profondeurs du pays : c’est le mouvement “Bloquons tout”. On ne sait pas vraiment d’où il vient, où il va, ni ce qu’il se passera mercredi et les jours qui suivent. Mais en parcourant les sites qui appellent à paralyser l’activité, je me suis aperçu que la démarche était originale.

En préconisant de ne se rendre ni au travail ni à l’école, de ne pas consommer ou utiliser sa carte bancaire, d’installer des marchés de proximité et de troc sur les parkings des grandes surfaces, les initiateurs du mouvement se démarquent des modes d’action traditionnels. Au lieu de se manifester, ils se replient. Au lieu de protester bruyamment, ils font silence. Certes, on assistera à des actions visibles et spectaculaires, car des groupes très divers s’impliquent. Mais le cœur idéologique de l’initiative, qui demeure sans doute sous les radars, consiste à privilégier une méthode de contraception (sociale) par le retrait.

Or ce qui est le plus étonnant, c’est que pour débloquer le pays, engoncé dans des crises sur la résolution desquelles personne ne s’accorde, on commence par le bloquer. Il s’agit d’une forme de confinement volontaire. En 2020-2021, on nous a empêchés de sortir de chez nous – à mon avis pour d’excellentes raisons, mais c’est un autre sujet. Cinq ans plus tard, je crois que nous ne sommes toujours pas guéris de ce que nous avons vécu durant la crise du Covid. Les morts, l’angoisse, la solitude, l’impossibilité de nous embrasser durant des funérailles, les contrôles, les attestations nous ont traumatisés. Le principe fondamental de “Bloquons tout” est là : retournons le stigmate du confinement volontaire. Au lieu de le subir, répétons-le, mais comme une promesse de libération. Je ne sais pas si cela fonctionnera. Je ne pense pas non plus que bloquer l’économie pour faire tomber les banques et la grande distribution soit la bonne solution. Reste que l’idée est audacieuse.

Ce ne sont pas les bloqueurs qui ont inventé cette idée, mais Jean-Jacques Rousseau. L’historien des idées Jean Starobinski l’a analysée, sous le nom de “remède dans le mal”, dans ses ouvrages. De quoi s’agit-il ? De “tirer du mal lui-même le remède qui doit le guérir”, écrit Rousseau dans ses Fragments politiques. Si le mal se fait trop intense, la crise devient inévitable. “Le dernier degré de l’inégalité” entraîne ainsi “de nouvelles révolutions [qui] dissolvent tout à fait le gouvernement ou le rapprochent de l’institution légitime” (J.-J. Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, 1755). Tel est certainement le vœu d’une partie des bloqueurs. Sous une forme moins radicale, le remède dans le mal consiste aussi à tirer des bienfaits de quelque chose qui nous était pénible. Dans sa Lettre à d’Alembert (1758), Rousseau propose ainsi de transformer le théâtre, spectacle artificiel qui sépare des comédiens professionnels et des spectateurs passifs, en fête populaire, à laquelle chacun participe pleinement en restant lui-même. Généraliser le “mal” du théâtre, c’est lui trouver un remède dans la liesse. Dans la même logique, si le confinement devient volontaire, il ne sera plus vécu comme une soumission ou une aliénation, mais au contraire comme une manière de récupérer un peu de son pouvoir d’agir.

Qu’il fasse “floc” ou “pschitt”, le mouvement “Bloquons tout” n’exprime donc pas seulement l’exaspération de la société face au blocage politique et aux difficultés économiques. Il dit aussi que nous n’avons pas encore digéré le seul moment de l’histoire récente où nous étions tous, à nos dépens, sur le même bateau : nos années Covid. »