La lettre du mardi

Un blanc-beige élu “couleur de l’année”. Qu’est-ce que ça dit de notre époque ?

Temps de lecture : 4 min

Un blanc-beige élu “couleur de l’année”. Qu’est-ce que ça dit de notre époque ?

© Luca Nicoletti/Unsplash

« Cloud Dancer : un bien joli nom pour une polémique. Ce “danseur des nuages” est le ton que l’institut Pantone, célèbre pour son nuancier, a désigné comme couleur de l’année 2026. Il s’agit d’un blanc qui a pu être décrit comme aérien ou vaporeux, mais que je qualifierais plutôt comme terni, sans brillance ni éclat – pas la neige qui scintille sous un soleil matinal ni le nuage moutonneux d’été ; plutôt celui qui s’apprête à vous lâcher son crachin pollué sur la tête.

Un blanc bien terne

C’est la première fois depuis 1999 que Pantone s’arrête sur une nuance de blanc. Par comparaison, 2018 vibrait en Ultra Violet, 2023 en Viva Magenta et 2024 en Peach Fuzz. Cette dernière nuance glissait déjà lentement mais sûrement vers le Mocha Mousse de 2025, une teinte entre le beige et le marron, littéralement la mousse de votre café. Si vous vous demandiez pourquoi le maronnasse avait envahi les vitrines des magasins, les intérieurs – dans les coffee shops qui se reproduisent à l’infini dans les grandes villes, c’est finalement comme si le café avait aspergé les murs – et jusqu’aux vêtements pour bébé, pourtant derniers remparts à imprimés colorés, vous avez désormais la réponse. Pantone décrète à présent “un besoin collectif de reset, un retour à la clarté, une sorte de page blanche pour sortir du bruit ambiant”. À qui ce “retrait”, cette “respiration”, ne feraient-ils pas envie ? Appuyer sur le bouton “stop” alors que l’actualité a rarement été aussi anxiogène et désespérante, franchement, on vote pour. Mais parer de blanc le bouton en question, on est moins sûr.

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Harmonie ou morosité ?

Cela peut paraître anecdotique, mais les chasseurs de tendances qui travaillent pour Pantone ont su saisir un air du temps. Quand les couleurs chaudes invitent à la créativité et à la fête – Viva Magenta était censé célébrer “une époque non conventionnelle” –, les tons plus neutres suggèrent la recherche de consensus et d’harmonie. Personnellement, j’entends plutôt quelque chose comme “merci de ne pas déborder” – et je me sens subitement non seulement passible de fashion faux-pas mais aussi d’inconvenance, avec mon jean rose et mes chemises à imprimés eighties. Après les purges dans les administrations, les algorithmes et même le langage lancées par Trump, se pourrait-il que le ménage se fasse jusque dans nos placards et notre garde-robe ? Sur les réseaux sociaux, nombreux sont ceux à avoir dressé le parallèle entre la morosité politique ambiante, l’accroissement des inégalités voire un fascisme rampant, et la neutralisation des couleurs.

L’obsession de la pureté

Yvane Jacob, journaliste mode autrice du compte Instagram “Sapé comme jadis” le remarque sur France Culture début octobre : le beige est une couleur qui a largement été adoptée par les plus riches, dans une démarche de distinction au sens bourdieusien. De quoi appuyer l’idée du blanc comme “masque”, pour reprendre le titre d’un essai de Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs (1952). Dans ce classique de la littérature décoloniale, l’auteur dénonce la façon dont “le Blanc” assoit sa domination à la fois par stigmatisation et effacement de la couleur noire – ce qui ne peut que provoquer névroses et pathologies chez les personnes ainsi discriminées. Dans le chapitre intitulé “L’homme de couleur et la Blanche”, Fanon décrit comment “de la partie la plus noire de mon âme, à travers la zone hachurée me monte ce désir d’être tout à coup blanc. Je ne veux pas être reconnu comme Noir mais comme Blanc. […] On m’aime comme un Blanc. Je suis un Blanc. […] J’épouse la culture blanche, la beauté blanche, la splendeur blanche.” La couleur blanche est si peu neutre qu’elle est un signe de noblesse, et donc de domination à la fois économique et sociale depuis la fin du Moyen Âge jusqu’à l’époque moderne, comme le remarque l’historien Michel Pastoureau dans Blanc. Histoire d’une couleur (Seuil, 2022).

Ce n’est pas pour rien que la fleur de lys est un emblème royal. Plus tard, la chemise blanche que l’on ne cache plus derrière un pourpoint devient un objet de distinction, avec un col désormais amovible afin de limiter les lavages : c’est ainsi que “nos actuels ‘cols blancs’ trouvent leurs racines les plus lointaines”, note Pastoureau. Au XXe siècle, le blanc signale plutôt la propreté, l’hygiène, après avoir été symbole de pureté dans un espace occidental marqué par le christianisme. Une évolution due à la découverte de l’eau de Javel par le savant français Claude-Louis Berthollet dans les années 1775-77. Car la fameuse eau non seulement élimine toute trace de vie microbienne, mais blanchit – elle lave et délave. De quoi inscrire le Cloud Dancer dans une lignée inquiétante : à trop vouloir faire table rase du passé, il se pourrait bien qu’il se contente de délaver nos yeux, voire nos cerveaux. »