Le sens des mots

Un “génocide” à Gaza ? Les arguments philosophiques pour et contre l’emploi de cette notion

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Un “génocide” à Gaza ? Les arguments philosophiques pour et contre l’emploi de cette notion

Une Palestinienne sur le site d’une frappe israélienne à Gaza, le 8 septembre 2025. © Mahmoud Issa/Reuters

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De nombreuses personnalités, dont des universitaires et des juristes, emploient le mot de « génocide » pour qualifier les actes commis par l’armée israélienne à Gaza. Un choix contesté par d’autres, qui y voient une manœuvre politique visant à éteindre toute discussion. Notre journaliste Ariane Nicolas démine la controverse en exposant les arguments de chaque camp.


Des dizaines de milliers de morts civils, un territoire dévasté par les bombardements et gagné par la famine, des attaques contre des hôpitaux et des points de distribution de nourriture, le tout dans une enclave d’où il est quasiment impossible de sortir. Israël est-elle en train de commettre un génocide à Gaza ? 

S’il existe, en dehors des frontières de l’État hébreu, un consensus assez large pour affirmer que l’armée israélienne commet des crimes de guerre, voire des crimes contre l’humanité, le terme de « génocide », lui, crispe nettement les discussions. Introduit dans les textes de l’Organisation des Nations unies (ONU) en 1948, en réaction aux crimes nazis commis contre les juifs d’Europe, il porte en effet une connotation tout à fait singulière, abrasive, qui le rend très délicat à manier. Car qui est coupable de génocide, risque devenir un paria de l’humanité : l’incarnation d’un mal absolu. 

Cette question est particulièrement complexe à traiter. En effet, le terme « génocide », théorisé en 1944 par le juriste polonais Raphael Lemkin dans Qu’est-ce qu’un génocide ? (récemment traduit aux Belles Lettres), n’a pas tout à fait la même signification selon le point de vue où l’on se place. De l’avis des experts, elle diffère de celle retenue par l’ONU quatre ans plus tard, ainsi que de celle formalisée par les tribunaux internationaux à partir des années 2000 ou encore de celle mobilisée par les États de manière unilatérale. 

Comment trancher ? Faut-il considérer que seule une instance juridique a le droit d’employer ce terme ? Dans ce cas, n’est-ce pas courir le risque de ne pouvoir l’utiliser qu’une fois le paroxysme de l’horreur atteint ? On comprend vite que tenter de définir ce qui se passe à Gaza est une gageure, d’autant que les informations sur place manquent. Cela ne doit pas empêcher pour autant d’exposer les arguments pour et contre son emploi. C’est le sens de cet article – publié le 16 septembre 2025 –, qui vise à permettre à tout un chacun de choisir, en conscience, les mots qu’il souhaite adopter dans la discussion publique. 

 

Arguments pour l’emploi du mot « génocide »

➤ Partagés par… les ONG Amnesty International, Human Rights Watch, B’Tselem ; les universitaires Melanie O’Brien, présidente de l’association International Association of Genocide Scholars, et Amos Goldberg, historien spécialiste de la Shoah à l’Université hébraïque de Jérusalem ; des gouvernements étrangers, dont l’Afrique du Sud, qui a déposé plainte à l’ONU en ce sens et obtenu le soutien d’une douzaine de pays parmi lesquels la Belgique et l’Espagne.

 

« Ce n’est plus un simple acte de guerre contre le Hamas »

Pour les personnes ou les entités qui défendent cette position, les actions de l’armée israélienne ne relèvent plus seulement du droit légitime d’une nation à se défendre. Ils sont d’une autre nature. L’armée cible les civils et plus seulement le Hamas, responsable des attaques terroristes du 7 octobre 2023. L’état de siège combiné à un rationnement dérisoire de la population gazaouie, les destructions des habitats et des commodités courantes, le projet de « Grand Israël » (incluant l’actuelle bande de Gaza) défendu par les ministres Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir, tous ces éléments correspondent à la définition du « génocide » stipulée à l’article 2 de la convention de l’ONU : « Détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel. » 

D’après l’écrivain et avocat Philip Sands, spécialiste de la question, Raphael Lemkin « qualifierait certainement de “génocide” ce qui se passe en ce moment à Gaza » pour cette raison. Le juriste polonais, qui a inventé ce néologisme à la fin de la Seconde Guerre mondiale, en établit en effet une définition assez large. Dans son livre, il écrit qu’une politique génocidaire a « pour objectifs la désintégration des institutions politiques et sociales [des groupes nationaux], de leur culture, de leur langue, de leur conscience nationale, de leur religion et de leur existence économique, la destruction de la sécurité, de la liberté, de la santé, de la dignité individuelle et de la vie même des individus. » De même, les buts de guerre israéliens ne se concentrent plus sur l’ennemi, mais sur la population en tant qu’elle représente un groupe à faire disparaître, d’une manière ou d’une autre. 

 

« Il y a ”intentionnalité” de destruction des Gazaouis »

Au moment où Lemkin écrit son ouvrage (1944), fruit notamment d’une enquête sur les crimes perpétrés par les nazis en Europe, le concept de « crime de guerre » existe déjà dans le droit de la guerre, mais pas encore celui de « crime contre l’humanité ». Ce dernier sera formalisé en 1945 par le tribunal militaire de Nuremberg contre les nazis – contrairement aux idées reçues, aucun dignitaire nazi n’est reconnu coupable de « génocide ». Le champ d’application du « crime contre l’humanité » est plus vaste que celui de « génocide » et peut concerner une diversité d’actes, visant des individus et non un groupe dans son ensemble : viols, arrestations arbitraires, esclavage, persécutions, etc. Il s’agit d’attaques graves et systématiques contre les droits humains fondamentaux, conduits y compris en période de paix. 

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