Hors-série "Marcher avec les philosophes"
Un intensificateur de présence
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du Hors-série n°N°34 de Philosophie magazine « Marcher avec les philosophes », en kiosque le 21 juin 2017. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Dis-moi où tu marches, je te dirai qui tu es… À chaque cadre de marche son expérience philosophique, selon le philosophe Frédéric Gros. Mais se mettre en marche, c’est toujours se rendre disponible au monde en faisant l’expérience de la liberté.
Existe-t-il des marches comme il existe des philosophies ?
Frédéric Gros : Il y a des styles de marche qui correspondent à des philosophies et à des propositions d’existence différentes. Soit l’exemple de la marche en forêt : on s’enfonce entre les arbres comme dans un labyrinthe, avec comme horizon l’espérance d’un retour aux origines. C’est le syndrome de Rousseau qui, pour écrire le Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, se perdait dans les forêts de Saint-Germain pour retrouver le modèle du premier homme. Rousseau refusait pour cette quête la fréquentation des bibliothèques, la lecture des livres : ils ne conservent les traces que de l’homme déjà socialisé. L’expérience des forêts est faite pour décaper le vernis social, pour faire retour vers une origine perdue. Les marches nietzschéennes, au contraire, se construisent sur le modèle de l’ascension. Quand on est en montagne, on est tendu vers un but, le franchissement du col. Le schéma dominant est celui de l’effort surmonté et de la récompense. On s’élève au-dessus de toutes choses, on observe le destin de l’humanité grouillante qui s’agite dans la vallée. Ce sont des expériences de dépassement des résistances et de position de surplomb.
Le philosophe américain Thoreau offre un troisième style ; pour lui, marcher, c’est marcher vers l’Ouest, toujours. En marchant on se dirige, non pas vers l’origine, mais vers ce que les Américains appellent « the wild », et que l’on a du mal à penser en Europe parce que, pour nous, le sauvage recouvre un rapport nostalgique au commencement. Dans la culture américaine, le sauvage exprime plutôt une source de renouvellement, une énergie créatrice.
Je pourrais aussi évoquer la marche en ville. Si toute une poésie lyrique est née à partir de la marche campagnarde, le poème en prose, lui, naît avec la fréquentation des grandes villes modernes. L’esthétique liée à la flânerie, inaugurée par Baudelaire, consiste dans le fait de saisir dans le fracas des villes des étincelles de rencontre.
Quant à la marche dans le désert, je n’en ai qu’une expérience trop étroite pour en parler. Il y a quelque chose d’effrayant dans le désert, presque trop saturé de spiritualité. On y fait l’expérience d’une minéralité dissoute, qui nous entoure et dans laquelle on s’enfonce. Pour moi cet infini du désert, de manière intuitive et sans l’avoir expérimenté, relève d’une plénitude blanche presque angoissante.
Quel sens a la marche ?
On pourrait se dire – et, après tout, c’est souvent le cas – que l’on marche pour découvrir des paysages fantastiques et pour connaître des bouleversements esthétiques. Mais le fait est que ces intensités ne se font sentir que pendant un segment relativement court d’une journée de marche. Le reste du temps, il s’agit surtout, à travers la monotonie apaisante des pas répétés, de se sentir présent, disponible à soi, au monde – peut-être aux autres –, et, au-delà encore, il s’agit de se rendre disponible à la présence elle-même. Une marche, même dans un paysage sans grand intérêt, et à condition d’être étendue sur une dizaine d’heures, va avoir des effets d’intensification. Pour le dire autrement, la marche installe un pli1 de la présence. Le rapport au paysage n’est pas frontal : le regard est sollicité, mais il ne monopolise pas le marcheur. L’expérience du paysage dans la marche est physique, c’est-à-dire que la texture même du sol a de l’importance, de même que les lumières, les odeurs… La marche installe le promeneur au creux même du paysage.