Un nouvel Achille est né
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Cet article est issu du numéro 120 de Philosophie magazine « À quelle vitesse voulons-nous vivre ? », en kiosque le 31 mai 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Que préférer : une vie brève et intense, ou longue et sans éclat ? Telle fut longtemps en Occident la grande question existentielle. Or, à l’ère de l’accélération, un nouvel être est en train d’émerger, cherchant à vivre à la fois vite et longtemps.
Souvenons-nous d’Achille, aux portes de Troie. En colère contre Agamemnon qui lui a ravi la belle Briséis, il est tenté de rentrer au pays pour profiter d’une vie heureuse et paisible. Mais il se ravise et, sous le coup de la mort de son ami Patrocle, accepte de prendre les armes à nouveau alors même qu’il est promis à une mort certaine. Il va tout risquer, en sachant que la mort l’attend, mais la belle mort, héroïque, dans la beauté préservée de sa jeunesse. Né d’une nymphe, incarnation même de la vitesse et de l’invulnérabilité, il s’expose à la mortalité qui lui échoit en tant que fils d’un mortel.
Des Grecs jusqu’à nos jours, d’Achille aux héros de l’histoire moderne – Jeanne d’Arc, Jean Moulin ou James Dean –, cette vision tragique de l’existence, du tempo que l’on choisit de donner à son existence, est longtemps restée prégnante. Choisir l’intensité et la vitesse, une vie trépidante et fulgurante, cela impliquait que l’on renonçât à la possibilité de faire durer la vie et de multiplier les expériences. Dans les années 1960, l’attrait pour la vitesse, les drogues et la sexualité libérée s’inscrivaient dans ce schéma : c’est ici et maintenant qu’il s’agit de vivre, disent les beatniks, no future hurlent les punks. Quitte à se brûler les ailes. Aujourd’hui même, cet appel de la vitesse se retrouve dans les conduites à risque ou dans la pratique des sports extrêmes. Comme le montre le sociologue David Le Breton, dans ces comportements « de vertige », l’individu, en traversant un risque mortel, trouve une confirmation de sa place dans l’existence, tandis qu’il ressent un vide intérieur. « S’il réussit à échapper à la mort après avoir été un instant à son contact, une réponse lui est donnée, celle de sa valeur personnelle. » Ce que Le Breton appelle « l’homéopathie du vertige ».