La lettre du mercredi

Un trou noir nommé Iran

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Téhéran (Iran), le 8 novembre 2022. Des étudiants iraniens tiennent des pancartes où l’on peut lire, en farsi, “Les étudiants emprisonnés doivent être libérés”. Les manifestations se poursuivent depuis l’assassinat de Mahsa Amini par la police des mœurs en septembre dernier

Téhéran (Iran), le 8 novembre 2022. Des étudiants iraniens tiennent des pancartes où l’on peut lire, en farsi, “Les étudiants emprisonnés doivent être libérés”. Les manifestations se poursuivent depuis l’assassinat de Mahsa Amini par la police des mœurs en septembre dernier. © SalamPix/Abaca

Cela fait maintenant plus de cinquante jours qu’un trou noir semble avoir pris la place de l’Iran sur la carte du monde. Depuis la mort de Mahsa Amini le 16 septembre dernier, un mouvement qui a essaimé bien au-delà de la cause des femmes réclame la chute du régime des mollahs. Malgré son endurance, il ne rencontre aucune volonté de négociation, bien au contraire…

 

« La répression semble toujours plus brutale et inhumaine. Mis à part le travail de l’ONG Iran Human Rights, qui recense désormais plus de 300 morts et environ 14 000 arrestations, dont celles de 50 journalistes, l’information nous parvient via des photos et des vidéos floues où la violence et l’horreur se mesurent au degré d’agitation de celui ou celle qui tient le smartphone. L’Iran s’est emmuré, tentant d’étouffer dans le même temps les cris de sa population. Et pourtant, cette dernière continue de manifester, au péril de sa vie.

Un trou noir est censé absorber toute forme de vie et de lumière. Le dispositif du régime iranien s’avère néanmoins défaillant : malgré les coups, la détermination des manifestants ne faiblit pas d’un pouce. La résistance invente même des formes inattendues : dans la rue, on s’échange des petits mots d’encouragements glissés de manche à manche, on se remercie pour un sourire ou une mèche de cheveux laissée en liberté. Les signes d’un écrasement du mouvement paraissent pourtant quasi inéluctables : une répression aveugle qui ne semble pas devoir baisser d’un cran dans l’insoutenable, les commandes militaires de la Russie bien contente de bénéficier des drones Shahed en renfort de sa tentative absurde d’annihiler l’Ukraine, une relative indifférence internationale – certes, Justin Trudeau, Joe Biden et Volodymyr Zelensky ont dénoncé la brutalité du régime, mais les sanctions restent pour l’instant symboliques.

Dans les premiers temps d’un soulèvement populaire, il est de bon ton de lancer les paris : tiendra, tiendra pas ? À notre beaucoup plus modeste et pacifique échelle française, la mise commence dès les premières heures d’une grève : d’un simple appel lancé par un ou plusieurs syndicats, on grimpe très vite vers la “rentrée sociale agitée” et les risques de blocage du pays et de grève générale. Qu’il soit question des ouvriers des raffineries ou des citoyens iraniens, chacun y va de sa petite analyse : bien sûr, ils ont leurs raisons de manifester, mais la conjoncture économique fait que ceci, quand les intérêts du gouvernement font que cela, sans parler du pétrole et de l’essence qui sont véritablement le nerf de la guerre, vous voyez ? Quant aux planètes, possible qu’elles ne s’alignent pas pour le mieux dans le meilleur des mondes afin que les revendications de chacun puissent être entendues. Tout cela relève de la rationalisation (oui, même l’histoire des planètes), quand un soulèvement populaire est avant tout une affaire de tripes, de passions, voire, dans le cas des Iraniens, de désespoir.

Sinon, comment comprendre une telle endurance à chanter des slogans dans la rue quand le risque d’arrestation, de torture – si ce n’est de mort – est tellement élevé ? C’est bien que la raison cède à une force vitale qui balaie pour l’instant la peur. Trop longtemps opprimée, corsetée, violentée, cette force se déploie sur le mode de l’éruption et du flot incompressible, quels que soient les moyens mis en œuvre pour l’endiguer. Dans un bel essai consacré au Vertige de l’émeute (PUF, 2019), le sociologue Romain Huët met en évidence l’importance des affects et de ce qui circule entre les corps lors d’une manifestation. C’est un élan qui traverse les individus parfois malgré eux, un vertige qui a pour condition que “l’existence se met à hurler” en la personne qui l’éprouve. En ce sens, il s’agit d’une “affirmation de la vie” – même lorsqu’elle pousse à des destructions matérielles. Après tout, le slogan des Iraniens n’est-il pas “Femme – Vie – Liberté” ? »

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